Vol. 1 n° 1 · Observatoire
La contribution du GRAHN à la reconstruction d’Haïti : une analyse critique

Ce projet en six étapes, basé sur une approche participative, livre sur 617 pages 175 propositions touchant une période de 20 ans, 150 recommandations, 25 projets structurants.
Parue et disponible depuis le 3 novembre 20101, la proposition du Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle (GRAHN), mis en place au lendemain du terrible séisme du 12 janvier 2010, est l’aboutissement de huit mois de travail, de colloques et de conférences, avec la participation de plus d’un millier de personnes et l’implication de 60 coauteurs, 61 contributeurs et 50 lecteurs critiques, dont des Haïtiennes et des Haïtiens vivant en Haïti, le tout sous la direction de Samuel Pierre, ing., Ph.D. Ce projet en six étapes, basé sur une approche participative, livre sur 617 pages 175 propositions touchant une période de 20 ans, 150 recommandations, 25 projets structurants. Cela fait, au final, un objet assez dense2.
Gouvernance, économie, infrastructures, aménagement du territoire, éducation, santé, société, culture, urgences et post-urgences constituent des chapitres thématiques, précédés d’une mise en contexte en manière d’introduction, à partir desquels le GRAHN décline sa contribution à la (re)construction d’une Haïti nouvelle. Le tout est complété par des états des lieux et diagnostics sectoriels mais aussi, faut-il le répéter, par des propositions et, par-dessus tout, des projets portant, entre autres, sur la décentralisation, la rénovation et la remise en ordre de l’école, l’universalisation de l’éducation, la bonne gouvernance, etc. A priori, rien de bien nouveau ; à la limite, c’est du déjà entendu, du déjà connu. L’intérêt et l’innovation de la stratégie sont à chercher dans la méthodologie qui se veut globale (holistique), démarche qui envisage les champs et les secteurs étudiés non plus seulement dans leurs u 3. Du même éditeur scientifique, Samuel Pierre.
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1. Le lancement a eu lieu à l’amphithéâtre Ernest-Cormier de l’Université de Montréal (pavillon Roger-Gaudry), à Montréal. 2. Christiane Charette, Radio-Canada, émission du mardi 2 novembre, 9 h 44.
UNE VISION D’ENSEMBLE
© GRAHN-Monde, 2012
Mais que l’on se rassure – ceux qui ont déjà le document entre les mains le savent –, ce n’est point le gros pavé indigeste que l’on craignait. Cela dit, ce n’est pas non plus un roman, même si l’on trouve çà et là quelques velléités de lyrisme. Tout compte fait, l’ouvrage se lit plutôt aisément ; les schémas, tableaux et autres illustrations graphiques sont commentés, expliqués, voire explicités, références à l’appui. Il est volumineux, certes, mais facilement transportable ; physiquement – pour ceux qui ne l’ont pas encore –, c’est le genre « manuel d’université », un peu comme Ces
Québécois venus d’Haïti3. Il reste à se plonger dedans pour juger de sa pertinence, de son à-propos, de son réalisme et, surtout – puisque c’est le sens et le but de l’exercice –, de l’application des idées et de la concrétisation des rêves de changement, selon le GRAHN, dont ce texte est le véhicule et le porteur.
Observatoire de la reconstruction
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spécificités et sans rapport entre eux, mais plutôt dans leurs liens, donc saisis dans leurs interactions, leurs interrelations. Appliquée vraisemblablement pour la première fois dans le traitement de la problématique haïtienne, quoique connue depuis Montaigne, cette grille d’analyse et de lecture met, du coup, le cas d’étude sous un autre éclairage, ce qui en modifie, par voie de conséquence, la perspective. Les spécialistes des dix comités ont dû se résoudre et s’exercer à avoir toujours en tête leurs domaines propres de compétence et de spécialisation, mais aussi et surtout les différentes et autres sphères qui structurent le pays et les hommes qui le composent. L’autre aspect on ne peut plus fondamental réside, cela va sans dire, dans l’approche inclusive. La chose vaut la peine d’être une nouvelle fois mentionnée, car elle est assez rare. Alors que tout le monde semble tout à ses intérêts personnels, il a fallu un certain courage, une certaine détermination pour réunir et mettre d’accord, bénévolement, tous ces gens d’horizons et de profils divers, pendant près de neuf mois pour, ainsi dire, accoucher en symbiose et en synergie de cette proposition. Cette ténacité est sans doute l’expression du processus de maturation de la diaspora qui veut désormais se prendre en main et faire entendre sa voix. La création, le 12 avril 2010, de GRAHN-Monde semble être l’illustration manifeste de ce désir. Avec une telle structure, la diaspora pourra dorénavant mieux organiser, institutionnaliser, canaliser sa participation dans le devenir de son pays d’origine. Déjà, GRAHN-Monde a élaboré un plan d’action à très court terme pour Haïti4, comme pour montrer que « la réflexion n’est pas une fin en soi ». Sur ce plan, il convient de noter l’absence de la publication des résultats des travaux du comité dix, celui de la planification globale et du financement pour la mise en œuvre des projets des autres secteurs susmentionnés. Toutefois, la corporation a prévu le Fonds d’investissement et de développement d’Haïti GRAHN-Monde (FIDHA G-M), autrement dit une mise à contribution de la diaspora en résonance et en cohérence, d’une certaine façon, avec sa critique « de l’utilité de l’aide internationale (à Haïti) dans sa forme actuelle » ; il est, en effet, toujours bon de regarder dans son porte-monnaie avant de faire ses courses et d’éviter de « vivre au-dessus de ses moyens ». Mentionnons également l’initiation d’un projet GRAHN-UQÀM de Radio éducative, financé par le MAECI5 dans le cadre du projet RENACER6, au profit 4. Voir le site Web de GRAHN-Monde : www.grahn-monde.org 5. Ministère des Affaires étrangères et du Commerce international (Canada). 6. Réseau national de centres de ressources. Voir le livre du GRAHN pour plus de détails.
du MENFP7 et du secteur éducatif haïtien. La structure n’a donc pas vocation de chômer. Cependant, il y a un double écueil à éviter : d’abord la tentation de se substituer à cet État jugé, à juste titre, déficient, déliquescent et inexistant, oubliant par là qu’il est à (re) construire, et non à fragiliser davantage ou à émasculer en perpétuant inconsciemment la logique de l’anarchie des ONG locales, nationales, internationales ou de la diaspora. L’on ne résout pas un problème en l’aggravant. Il faut bien reconnaître qu’il y a des domaines qui relèvent des fondamentaux de l’État, comme l’éducation ou la santé. Ce qui pose, par ailleurs, inéluctablement la question de la nature de l’État dans l’Haïti nouvelle à (re)fonder, en tenant, évidemment, compte de la réalité internationale et géopolitique. L’autre écueil est l’immobilisme contre lequel il faut également se prémunir, à savoir ne rien faire et attendre que les dirigeants veuillent bien se mettre en mouvement. Compte tenu de ce qui a été dit précédemment, cela ne risque pas d’être le cas pour le GRAHN qui a déjà prévu un certain nombre d’activités. Il reste néanmoins à trouver une occasion de bonne mesure entre les missions régaliennes de l’État et les initiatives citoyennes organisées de la diaspora.
L’ÉTAPE DE LA PÉDAGOGIE Dans l’intervalle, il faudrait (r)ouvrir le débat, expliquer, convaincre, continuer à mettre en commun, faire partager les idées, les soutenir, les défendre. Pour influencer, peser vraiment sur le réel haïtien, il est indispensable de faire accepter sa vision de « la construction d’une société moins inégalitaire fondée sur le droit, le partage, la solidarité, l’éducation, le respect de l’environnement et le culte du bien commun » et sa contribution, bref sa proposition, la faire valider, au moins par la diaspora dans son plus grand nombre, parce qu’elle aura été préalablement discutée, déconstruite, corrigée, augmentée, améliorée, bonifiée. D’où la nécessaire dimension pédagogique, cette étape essentielle, celle de « la réflexion permanente », pour reprendre les propres termes du groupe, pour être mieux en phase avec la réalité du pays. La revue devrait participer justement à ce travail d’explication, de vulgarisation et de discussion à travers les chapitres de GRAHN-Monde en développement, mais aussi en direction du grand public et des amis d’Haïti. u 7. Ministère de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle (Haïti).
Observatoire de la reconstruction Il y aura, par ailleurs, des métamorphoses à consentir pour que les mentalités deviennent autres et, in fine, créer des intersubjectivités nouvelles. Tordre le cou aux tares héritées de la colonisation : le bovarysme, les condescendances, les clichés et autres préjugés de celui qui, par exemple, a voyagé et qui pense détenir la science infuse et la pierre philosophale. Dès lors, l’on oublie de dialoguer, parce que l’on est dans le péremptoire, l’ex-cathedra ou la posture du donneur de leçons. De telles attitudes débouchent régulièrement sur l’incommunica-bilité. Alors que celui qui est resté sur place et qui a su, tant bien que mal, garder ce pays encore en vie, souvent il a, lui aussi, fréquenté les mêmes universités que le « diasporé ». De même, l’on évitera de jouer les diasporas les unes contre les autres. Quand on sait combien il est difficile de mettre les gens ensemble, combien est surdimensionné l’ego de nos compatriotes, que gagne-t-on dès lors à semer la discorde ? Rien, sinon le petit plaisir de se faire plaisir en faisant plaisir à quelqu’un qui généralement n’a rien demandé… Il a bien fallu que la réflexion parte de quelque part – tant mieux si Montréal fut la rampe de lancement – mais en quoi cela fait-il de Montréal la « crème de la crème » ou du Canada « la capitale intellectuelle » d’Haïti ? Continuons, avançons et « marchons unis » avec les femmes et les hommes de bonne volonté « pour le pays, pour le drapeau… ».
UNE NOUVELLE IMPULSION
8. Samedi-Midi Inter, émission animée par Raymond Laurent, novembre 2010.
Il est notoire, même quand « il ne reste plus qu’un vague parfum de cannelle, d’anis, de mangue qu’ils ne distinguent plus très bien9 », que les Haïtiens du monde demeurent néanmoins attachés à leur terre d’origine. Et ce n’est point, comme l’on a tendance à le dire à tort, le propre seulement des gueules cassées de l’intégration face au verrouillage des sociétés d’accueil, c’est aussi le cas de ceux qui ont réussi et se sont réalisés dans leur autre patrie en tant que gouverneure générale, élus, chirurgiens de renom, responsables de départements d’universités prestigieuses, romanciers à succès. Regardez leurs productions, suivez leurs actions, l’on dirait paradoxalement qu’ils s’intègrent pour mieux appartenir à leur pays premier. Ils vivent tous secrètement, étrangement, avec la même écharde dans la chair, et souffrent tous d’un manque, d’un vide à combler. Cependant, ce que dit Kundera en parlant des Tchèques vaut aussi pour les Haïtiens : « Le rêve du retour a toujours obsédé les nuits de ces hommes et femmes et cela demeure un rêve collectif, le seul lieu où ils font montre encore de courage et d’unité10. » Une initiative comme celle du GRAHN, et aujourd’hui GRAHN-Monde, jette, mine de rien, les prémisses de la réalité de ce rêve, de la conquête de ce courage et de cette unité pour (re)construire la mère patrie. ¢ BIBLIOGRAPHIE • Construction d’une Haïti nouvelle. Vision et contribution du GRAHN, sous la direction de Samuel Pierre, Presses Internationales Polytechnique, Montréal, 2010, 617 p.
9. Stanley Péan, La Plage des songes et autres récits d’exil, Montréal : CIDHICA, 1988. Cité par Józef Kwaterko in Les fictions identitaires des romanciers haïtiens du Québec. Revue de littérature comparée 2002/2 (No. 302). 254 p. 10. Milan Kundera, L’Ignorance, Gallimard, 2003.
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Garoute Blanc a fait des études en anthropologie et en relations internationales à la faculté d’Ethnologie et à l’INAGHEI (institut d’administration de gestion et des hautes études internationales) de l’Université d’État d’Haïti. Il poursuit une formation de niveau maitrise à l’UQAM en science politique. Il a travaillé à titre d’assistant-directeur à la Direction de l’enseignement privé et du partenariat au Ministère haïtien de l’éducation et comme membre de coordination du trimestriel « Éducation en Action ». garoub@yahoo.fr
© GRAHN-Monde, 2012
On a vu dans un passé plutôt récent la diaspora, spontanément, sans organisation attitrée, donner le la, à travers ceux que l’on a appelés « les diplomates de béton » ; ces derniers ont su faire infléchir des positions jugées rigides et définitives, gagner des causes que l’on croyait perdues. GRAHN-Monde, avec ses différents chapitres en évolution et en croissance, peut devenir, même s’il se dit apolitique8, un puissant levier de mobilisation quant à la tenue d’une grande rencontre nationale, en guise de baptême de feu. Si l’organisation croit en sa proposition, si ses membres
se battent pour la diffuser, pour la faire connaître, cette « modeste contribution à l’effort de réflexion devant servir à l’émergence d’une Haïti nouvelle » pourrait ainsi être un apport sérieux à la table du débat national.
