Vol. 1 n° 3 · Éditorial
Éditorial : Éducation, économie, santé : les piliers d’une Haïti meilleure
Le Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle (GRAHN), créé le 20 janvier 2010, boucle ses trois premières années d’existence.
Le Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle (GRAHN), créé le 20 janvier 2010, boucle ses trois premières années d’existence. Sa raison d’être ? Contribuer à l’émergence d’une Haïti nouvelle, d’une Haïti meilleure. Comment ? Par une réflexion et une action qui s’inscrivent d’emblée dans une dynamique de transformation sociale. Par une vision à partager avec le plus grand nombre. Par des interventions qui s’inscrivent dans la longue durée. Par des valeurs qui façonnent l’action citoyenne. Cela nous amène à nous distancier d’un certain activisme pour privilégier les actions qui peuvent avoir le maximum d’impact sur la société, qui font une différence dans le cours des choses, qui contribuent à mettre le pays sur une pente positive. Bref, des actions structurantes. Sur quelle base stratégique asseoir ce projet d’une Haïti nouvelle et meilleure ?
LE DÉVELOPPEMENT HUMAIN Quand on parle d’Haïti dans les rapports et les médias internationaux, c’est souvent pour conclure de manière péremptoire et sans appel qu’elle est l’un des pays les plus pauvres de la planète. Un tel regard entretenu sur le pays est sans doute le reflet de sa performance économique, mesurée en fonction de son revenu national brut (RNB) ou de son produit intérieur brut (PIB) par habitant. Il y a certainement matière à débats sur le choix d’un tel indicateur pour classer les pays. En effet, le développement économique est un indicateur, mais il n’est manifestement pas le seul pour mesurer l’avancement des nations et le bien-être des peuples. Considérant le développement comme un processus d’élargissement du choix des gens plutôt qu’une simple augmentation du revenu national,
un processus d’expansion des libertés, l’économiste indien Amartya Kumar Sen, professeur à l’Université Harvard, aux États-Unis, et Prix Nobel d’économie en 1998, a proposé le concept plus riche de « développement humain » pour mesurer le degré de développement des sociétés. Par opposition à la notion de développement économique, le développement humain considère que le bien-être des humains ne se résume pas à l’économie et aux revenus, qu’il devrait même chercher à inclure la notion de « bien-être », voire de « bonheur », individuel et collectif. Le développement humain repose sur le postulat que les individus constituent la vraie richesse d’une nation. Selon l’économiste pakistanais Mahbub ul Haq (1934-1998) [1], « le principal objectif du développement est d’élargir les choix qui s’offrent aux gens. En principe, ces choix peuvent être infinis et peuvent varier dans le temps. Les gens attachent souvent de la valeur aux réussites qui ne transparaissent pas du tout, ou pas immédiatement, dans les chiffres relatifs aux revenus ou à la croissance économique : un meilleur accès aux connaissances, une meilleure nutrition et de meilleurs services de santé, des moyens d’existence plus sûrs, une certaine sécurité contre la criminalité et la violence physique, du temps libre bien rempli, des libertés politiques et culturelles et un sentiment de participation aux activités de la communauté. L’objectif du développement est de créer un environnement favorisant l’épanouissement pour que les gens puissent jouir d’une vie longue, saine et créative ». Pour le professeur Amartya Kumar Sen, le développement humain repose sur l’idée fondamentale du développement qui est de faire progresser la richesse de la vie humaine plutôt que la seule richesse de l’économie dans laquelle les êtres humains vivent.
LA PLACE D’HAÏTI SUR L’ÉCHELLE DE DÉVELOPPEMENT HUMAIN Mahbub ul Haq et Amartya Kumar Sen ont fondé le Rapport mondial sur le développement humain. Tout en considérant que le développement humain demeure une notion évolutive, ces deux économistes insistent sur le fait que les objectifs du développement doivent rester ouverts à la discussion, permettant ainsi aux individus et aux groupes de façonner les processus de leur mise en œuvre et de leur évolution. Le développement humain est fondé sur quatre aspirations essentielles : 1. vivre longtemps et en bonne santé ; 2. accéder au savoir dans ses différentes dimensions ; 3. disposer de ressources matérielles suffisantes pour mener une vie décente ; 4. participer librement à la vie communautaire et publique. Pour mesurer le degré d’atteinte de ces aspirations, Mahbub ul Haq et Amartya Kumar Sen, de concert avec le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), ont proposé en 1990 l’Indice de développement humain (IDH) servant à évaluer le niveau de développement humain des pays du monde. L’IDH est un indice statistique composite, sans dimension, qui combine trois critères majeurs : l’espérance de vie à la naissance, qui fait référence aux soins de santé et aux conditions générales de vie, le niveau d’éducation, qui est intimement lié à l’accessibilité et à la qualité du système éducatif, et le niveau de vie, qui dépend de la vigueur de l’économie et de la qualité des emplois qu’elle génère pour l’ensemble de la population. Cet indice peut prendre des valeurs comprises entre 0 (exécrable) et 1 (excellent). Il convient toutefois de mentionner que le développement humain est un concept plus large que ce qu’en décrit l’IDH, lequel n’en est qu’un indicateur. En effet, l’IDH a été créé pour évaluer ce qui n’était mesuré auparavant qu’avec imprécision au moyen de l’indicateur PIB par habitant, qui ne donne pas d’information sur le bien-être individuel ou collectif, se limitant à la mesure de la production économique. Sur 187 pays apparaissant dans le classement 2011 de l’Indice de développement humain [2], Haïti figure en 158e position, dans la catégorie des pays à développement humain faible. À titre comparatif, la République dominicaine apparaît en 98e position, dans la catégorie des pays à développement humain moyen ; la Jamaïque se trouve en 79e position et Cuba, en 51e position, les deux dans la catégorie des pays à développement humain élevé ; le Canada, en 6e position, et les États-Unis, en 4e position, dans la catégorie des pays à développement humain très élevé.
COMMENT AMÉLIORER LE SCORE D’HAÏTI ? Pour calculer l’IDH, le PNUD se base sur la moyenne de trois indices quantifiants qui sont : 1) la santé ou la longévité mesurée par l’espérance de vie à la naissance, qui permet de prendre en compte la satisfaction des besoins matériels essentiels tels que l’accès aux soins médicaux, à une alimentation saine, à une bonne hygiène, à l’eau potable et à un logement décent ; 2) le savoir ou le niveau d’éducation, mesuré par la durée moyenne de scolarisation pour les adultes de plus de 25 ans et la durée attendue de scolarisation pour les enfants d’âge scolaire, ce qui traduit la satisfaction des besoins immatériels tels que la capacité à participer aux prises de décision sur le lieu de travail ou dans la société ; 3) le niveau de vie mesuré comme une certaine fonction du revenu brut par habitant en parité de pouvoir d’achat, permettant ainsi d’englober les éléments de la qualité de vie qui ne sont pas décrits par les deux premiers indices tels que la mobilité ou l’accès à la culture. Sur la base de ces considérations, le GRAHN propose la tenue périodique assortie d’animation en continu et sur le long terme de trois grands chantiers que nous considérons comme les piliers trilogiques d’une Haïti meilleure : le chantier de l’éducation avec des cibles d’augmentation du savoir ou du niveau d’éducation de la population, le chantier de la santé avec des cibles d’augmentation de l’espérance de vie à la naissance, et le chantier de l’économie combinée avec la création d’emplois, avec des cibles d’augmentation du nombre d’emplois créés périodiquement et de revenu brut par habitant en parité de pouvoir d’achat. Dans cet ordre d’idées, nous avons déjà institué Haïti-Éduc, dont la première édition, Haïti-Éduc’2012, a eu lieu en Haïti au mois de mars 2012. Du 1er au 6 octobre 2012 s’est tenu en Haïti l’événement Haïti-Santé’2012, la première d’une série de rencontres portant sur la santé publique en Haïti. Cet événement a été organisé conjointement avec la Croix-Rouge canadienne et la Croix-Rouge haïtienne, en collaboration avec le ministère de la Santé publique et de la Population d’Haïti. Nous planifions présentement Haïti-Économie’2013, la première édition d’un événement intégrant séminaires de formation et conférences sur différents aspects de l’économie haïtienne. Évidemment, tout cela doit se faire avec une préoccupation permanente de bonne gouvernance et d’efficience à tous les niveaux de l’État et dans toutes les sphères de l’administration publique. Ces trois événements ont en commun de viser la promotion et la structuration de lieux de débats citoyens, d’espaces de concertation entre les trois grands acteurs de la vie nationale : l’État haïtien, les organisations non gouvernementales (ONG) et la société civile. Ils ont également en commun d’être récurrents, se produisant aux deux ans dans le pays, avec un souci particulier de réflexion collective en vue d’harmoniser nos compréhensions des problèmes du pays, de construction de consensus en vue de la résolution des problèmes bien compris,
de prise d’actions conjointes, de suivi et d’évaluation de ces actions en mode participatif. Bref, ces trois événements constituent autant d’agoras où se discutent les affaires de la cité, dans la perspective de travailler ensemble, de façon méthodique et concertée, à la résolution des grands défis qui font obstacle à l’amélioration des conditions de vie au pays. N’est-ce pas là une bonne façon de préparer les esprits et les cœurs à ce dialogue national inévitable en vue de mettre à jour le projet national ? N’est-ce pas là un prélude à la synthèse des divers projets de société et réflexions en vue de l’élaboration, dans la sérénité, d’un plan national de développement du pays construit sur un large consensus social et pouvant inspirer les politiques des gouvernements successifs, dans un long processus de
redressement national ? Un processus de redressement s’échelonnant sur deux, trois, quatre, voire cinq décennies et presque autant de générations ! BIBLIOGRAPHIE • 1. JOLLY, Richard, Louis EMMERIJ et Thomas G. WEISS (2009). UN Intellectual History Project, note no 8, juillet. • 2. « Indicateurs internationaux de développement humain », PNUD, [En ligne], http://hdr.undp.org/fr/statistiques/ (consulté le 23 décembre 2012).
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