Vol. 2 n° 1 · Opinion

Hommage au recteur Michel Saint-Louis

Première page — P. Yves Voltaire
Haïti Perspectives, vol. 2 • no 1

Il est particulièrement symbolique qu’un hommage posthume à un recteur-fondateur d’université publique régionale haïtienne se déroule dans un des locaux de l’Université d’État d’Haïti et au cours d’une conférence générale de la CORPUCA.

Il est particulièrement symbolique qu’un hommage posthume à un recteur-fondateur d’université publique régionale haïtienne se déroule dans un des locaux de l’Université d’État d’Haïti et au cours d’une conférence générale de la CORPUCA. Je remercie et félicite le président de la CORPUCA ainsi que le recteur de l’UEH, deux bons amis du recteur Michel Saint-Louis, membre aspirant de la CORPUCA décédé à l’âge de 81 ans, pour cette heureuse initiative. Une des vocations de la CORPUCA, en effet, est d’offrir un espace de dialogue et de collaboration aux responsables d’institutions universitaires de la Caraïbe, ou encore d’un même pays, qui autrement auraient eu beaucoup de difficultés à se rencontrer et à se parler. Ainsi, plus ils se rencontrent et plus ils se parlent, plus ils découvrent qu’ils parlent non seulement la même langue, mais ont aussi le même langage de l’excellence, de l’éducation de qualité, de l’autonomie, du développement humain et de la solidarité, même s’ils utilisent cette langue et ce langage dans des styles différents. Recteur Michel Saint-Louis croyait, comme nous tous ici présents, au rôle moteur de l’enseignement supérieur dans le développement des nations et dans la construction des sociétés du savoir pour une mondialisation à visage humain au 21e siècle, spécialement en Haïti et dans la Caraïbe.

Dans ce témoignage sur mon « cher collègue », comme il aimait appeler en souriant les autres recteurs d’universités publiques régionales, je soulignerai juste quelques traits saillants de sa vie de grand universitaire haïtien. Tout d’abord, j’ai eu le plaisir de lui rendre un hommage public, en sa présence, de son vivant, lors de l’inauguration de l’Université Publique du Nord au Cap-Haïtien (UPNCH)

en 2007. Je l’avais présenté comme un modèle de citoyen universitaire haïtien responsable et avais dit, entre autres, qu’il avait su préserver de l’usure du temps son regard d’enfant et son sourire jovial plein de bonté et d’amitié. Fier d’être haïtien, il était bien enraciné dans son Artibonite natale et dans Gonaïves, la belle et rebelle Cité de l’indépendance. Intellectuel, il n’avait pas perdu l’amour de la terre et des paysans. Il était un entrepreneur agricole qui cultivait ses champs et prenait plaisir à les faire fructifier. Avec ses amis et compagnons de lutte, notamment Jacques Edouard Alexis, Creutzer Mathurin, Jean-Joseph Moisset et Pierre-Michel Laguerre, arrivés au timon des affaires de l’État au ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP), à la primature ou à la présidence, il fut l’un des concepteurs et promoteurs tout d’abord des Centres d’enseignement supérieur et technologique (CEST) en 1999, puis des universités publiques régionales haïtiennes (UPRH) à partir de 2006. Pour aider à faire face à la pénurie des ressources humaines qualifiées, il laissait régulièrement Port-au-Prince, où il a été responsable de la Direction de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique (DESRS), pour aller assurer bénévolement le cours de droit international public au CEST des Cayes qu’on venait de fonder. Michel était aussi un orateur éloquent. Je l’avais invité à un colloque aux Cayes sur le thème « Université et développement durable » à l’occasion du 10e anniversaire de l’Université Publique du Sud aux Cayes (UPSAC). Les étudiants étaient émerveillés par la profondeur de sa pensée et le charme de son talent oratoire. C’est là qu’il me confia qu’après avoir obtenu son doctorat en droit à la Sorbonne à 30 ans, en 1961, il enseigna le droit à l’Université d’Alger de 1964 à 1970

et contribua à libérer du colonialisme cette Algérie qui célèbre cette année le 50e anniversaire de son indépendance. Puis, en 1971, il émigra au Canada où, pendant 25 ans, il devint professeur titulaire et vice-doyen de la Faculté de droit de l’Université de Moncton, au Nouveau-Brunswick. Il compte parmi ses anciens étudiants l’actuel recteur de cette université, Yvon Fontaine, qui est en même temps président de l’Agence universitaire de la Francophonie. Michel Saint-Louis a eu la joie de voir grandir ses enfants et de développer sa famille dans la diaspora haïtienne. En 1997, il décida d’effectuer son retour définitif au pays natal pour apporter sa contribution à la réforme du système éducatif haïtien. À partir de 2006, l’Université Publique de l’Artibonite aux Gonaïves (UPAG) devint littéralement sa seconde famille. Travaillant en étroite collaboration avec le MENFP, il a consacré les dernières années de sa vie à la croissance de cette fille chérie. Il veillait à ce que tous les membres de la communauté des Gonaïves et de l’Artibonite se sentent parties prenantes de la construction et du développement de l’UPAG. Malgré sa santé chancelante, il a œuvré pour acquérir pour elle tout d’abord un local provisoire, puis un terrain. Il créa, pour commencer, les Facultés d’éducation, de gestion et de sciences infirmières. Recteur Saint-Louis a longtemps soutenu l’idée qu’on organise un forum des universités publiques régionales haïtiennes (UPRH) pour échanger sur nos expériences, nos problèmes, nos réussites. Ce forum national pour la consolidation et l’harmonisation des UPRH n’a pas pu se tenir de son vivant. Mais on vient de le réaliser, du 28 au 30 juin, en collaboration avec le MENFP, la City University of New York (CUNY) et

le Centre national de recherche et de formation (CENAREF) dont Michel était membre, et nous avons saisi l’occasion pour mentionner son nom parmi ceux qui ont voulu voir ce jour et qui ont travaillé à son avènement. Recteur Saint-Louis croyait à la nécessaire reconnaissance internationale des UPRH ainsi qu’à la solidarité et à la coopération interuniversitaires. Ainsi, il avait notamment commencé à établir un partenariat de l’UPAG non seulement avec l’Agence universitaire de la Francophonie, mais aussi avec l’Université de Moncton et la City University of New York. Enfin, Recteur Saint-Louis se donnait de tout cœur à la promotion et à la croissance de l’UPAG. Face aux pressions et aux problèmes de toutes sortes, il subit une première crise cardiaque qui l’obligea à porter un pacemaker. Je me souviens qu’il avait dit alors aux autres recteurs d’UPRH de bien prendre soin de leur santé, car même si leurs cœurs étaient beaucoup plus jeunes que le sien, les mêmes causes pourraient y produire des effets similaires. J’espère que cet humble témoignage, chers amis, vous montre combien l’esprit du recteur Michel Saint-Louis est bien vivant au cœur des UPRH, bien présent dans nos combats et nos espoirs pour la reconstruction du système éducatif haïtien, avec son regard d’enfant intelligent et son sourire jovial et amical. Que le Dieu d’amour l’accueille dans Son Royaume de vie à la place qu’Il a préparée pour lui au milieu de ses amis qui ont cherché à découvrir Son visage en ce monde. Requiescat in pace ! Oui, repose en paix, Recteur Michel SaintLouis, dans le cœur de Dieu et celui du peuple haïtien reconnaissant.

Télécharger le PDF