Vol. 2 n° 4 · Mot des coéditrices

Mot des coéditrices

Première page — Jacqueline Baussan-Loubeau et Eveline Pressoir
Haïti Perspectives, vol. 2 • no 4

La conjugaison de multiples efforts entrepris dans tous les secteurs de la vie nationale en faveur de la petite enfance nous offre l’opportunité de créer une synergie qui permet tous les espoirs.

Dès le premier Congrès du GRAHN à Montréal en 2010, l’importance de l’enfance comme période charnière du développement de l’individu nécessitant une prise en compte programmatique dans le cadre de la reconstruction nationale a été reconnue et une approche holistique en réponse aux droits et aux besoins du Jeune Enfant retenue comme une priorité nationale (cf. Recommandations du 1er Congrès).

La conjugaison de multiples efforts entrepris dans tous les secteurs de la vie nationale en faveur de la petite enfance nous offre l’opportunité de créer une synergie qui permet tous les espoirs. Le GRAHN en s’associant à ce mouvement nous a permis de réunir ici des textes scientifiques et programmatiques et de contribuer, à l’action qui s’enclenche en alimentant la réflexion indispensable à toute intervention efficace.

A l’orée du troisième millénaire, il devient impérieux de déclencher la révolution tranquille qui rendra à Haïti son rêve, et qui fera d’elle une terre d’accueil et de promesses pour tous ses enfants. Haïti a du mal à échapper aux griffes du sousdéveloppement et se bat avec des armes aussi inefficaces que quelques fois pernicieuses. L’assistance économique dont elle est largement tributaire, les discours politiques, les joutes électorales, les protestations en tout genre, la course aux biens de consommation, ne suffisent pas à allumer l’étincelle du développement.

Si nous voulons qu’Haïti s’inscrive dans le « Nouveau Partenariat Global : Eradiquer la pauvreté et transformer les économies par un développement durable après 2015 » (ce nouveau protocole prend la suite des « Objectifs du Millénaire » qui s’achèvent en 2015), nous devons lui permettre d’en atteindre l’Objectif 3 : « Garantir une éducation de qualité et des programmes de formation tout au long de la vie »1. Nul doute que la prise en charge de la Petite Enfance sera une action clé, voire fondatrice dans cette perspective (comme le prévoit d’ailleurs les lignes d’action identifiées pour atteindre cet objectif)

Seul le développement du potentiel humain peut transformer le cercle vicieux de l’échec dans lequel la société haïtienne se prend les pieds encore et toujours en une dynamique ouverte et féconde pour l’avenir. Seule l’éducation fait naître, développe et garantit l’épanouissement du potentiel humain. Ainsi, mettre l’éducation au centre est la voie incontournable qui commence à être reconnue et doit être renforcée. Où et comment fixer le point de départ d’une action immédiate ? Tout simplement au commencement, quand s’initie pour l’être humain la lente et patiente construction du devenir : la petite enfance : « Ou pa bati kay chanmòt san fondasyon ». Les premières années voient s’établir le développement des capacités cognitives, de la personnalité, les bases de la santé physique et mentale. C’est dans les semailles que se prépare la récolte. Cette revue thématique s’est donné pour tâche de réaliser un plaidoyer pour une approche holistique et multisectorielle et pour une éducation de qualité en faveur de la petite enfance, d’analyser sa situation actuelle, de proposer des stratégies de mise en œuvre en matière d’éducation et de formation, d’apporter des solutions créatives aux différents problèmes et contraintes qui entravent son développement.

L’avenir se prépare dans le présent. La petite enfance est ce présent qui transformera notre avenir. Ce numéro d’Haïti Perspectives est une contribution à cette construction. Les textes ici recueillis ont été écrits par des compatriotes en Haïti et à l’étranger et aussi par quelques amis d’Haïti. En guise d'introduction à ce cahier thématique, l'article d'analyse d'Eveline Pressoir a présenté les divers concepts intervenant dans les différentes contributions : Petite enfance, éveil et éducation préscolaire, approche intégrée du développement du jeune enfant, après un préambule rappelant les argumentaires éthique, scientifique et économique pour investir dans la Petite Enfance pour un développement durable. Faisant suite à ce texte, l’on trouvera un encadré en guise de Rappel historique de l’évolution de ces concepts et des approches programmatiques en Haïti (texte de Yolaine Vandal). L’article de C. Pitre Robin « Pourquoi investir dans la Petite Enfance en Haïti » traite de l’engagement des États ; 1. « Objectifs universels, cibles nationales »/Annexe 1 du Rapport du Groupe de Personnalités de haut niveau chargé du programme de développement pour l’après 2015 : “Pour un nouveau partenariat mondial : vers l’éradication de la pauvreté et la transformation des économies par le biais du développement durable”.

Cahier thématique – Politique de la petite enfance et développement national

de l’apprentissage qui commence dès la naissance et du développement de la PE comme facteur de lutte contre les discriminations de toutes sortes (point de vue éthique), de l’approche holistique qu’il faut mettre en œuvre et du retour sur investissement (point de vue économique).

l’espoir que l’information, et la formation, sur ces importants programmes aideront parents, enseignants et étudiants (euxmêmes futurs parents) à mieux tenir compte des autres, pour un meilleur traitement des problèmes rencontrés à la maison, à l’école, dans la communauté et dans la vie en général.

Le texte de Pierre Toussaint « Plaidoyer pour une éducation de la Petite Enfance en Haïti » vient opportunément compléter l’article qui précède. Il commence par faire état de la problématique de la PE en Haïti en relation avec la situation programmatique de cette tranche d’âge dans le monde 2 en mettant en lumière les différentes approches relatives au JE de 0 à 3 ans et à l’enfant de 4 à 6 ans en âge d’être au préscolaire. Il termine en soulignant l’importance d’une Politique de la PE axée sur la quantité et la qualité des services.

C’est ainsi que vient se positionner l’article d’Eveline Pressoir sur « l’Éducation parentale : volet incontournable d’une approche intégrée du développement du Jeune Enfant » qui reprend les références conceptuelles à la base d’une telle approche, souligne son importance pour une réponse programmatique en faveur des enfants de 0 à 3 ans et développe les différentes étapes opérationnelles pour la mise en œuvre d’une telle approche. Cet article se termine par des recommandations basées sur l’expérience nationale et internationale.

En parlant d’« Éduquer autrement », Lyne Margron parle des valeurs, des croyances et attitudes qui sont à la base de l’éducation dès la prime enfance. Elle souligne qu’aucune réforme de l’éducation ne saurait se faire sans les prendre en compte et met l’accent sur l’estime de soi, la coopération et la solidarité, l’esprit scientifique d’analyse, l’acceptation et la valorisation des différences plutôt que les stéréotypes et la stigmatisation, le sens des responsabilités et la part du rêve pour changer le monde.

L’article de Mohamed Ag Ayoya « Nutrition et Petite Enfance en Haïti » nous rappelle que parmi les défis à relever pour le développement du JE en Haïti, la question de la nutrition et d’une alimentation adéquate (suffisante et équilibrée) demeure l’un des plus importants. La pauvreté, les pratiques inadéquates d’alimentation, les maladies infectieuses, le manque de soins appropriés, le faible accès aux services de santé, d’hygiène et d’assainissement concordent à créer un taux de malnutrition élevé qui met en péril le développement physique et psychologique du JE haïtien. Elle affecte évidemment les capacités d’apprentissage et accentue le taux d’absentéisme à l’école, sans compter l’impact tout au long de la vie. L’article fait aussi le point sur les actions qui sont menées pour lutter en Haïti contre ce mal endémique.

Ceci nous amène ainsi à parler de « Justice sociale et éducation préscolaire » avec Dominique Hudicourt. Cet article fait référence aux divers facteurs et contraintes qui influencent et restreignent l’expansion des bonnes pratiques préscolaires en Haïti : la non-priorité du Préscolaire au niveau institutionnel (Ministère de l’Éducation) et ses implications quant à la formation des maîtres, l’application d’un curriculum adéquat, etc., les grandes disparités entre le rural et l’urbain, entre les enfants des classes moyennes et ceux des classes les plus démunies. Et plaide pour une plus grande justice et plus grande équité sociale en faveur du jeune enfant haïtien. L’article de Dana Mc Dermott, « Children and parents learning how to care more effectively » met en avant l’importance de l’éducation préscolaire et de l’éducation parentale en mettant l’accent sur le rôle des soins et de l’attention aux jeunes enfants pour le bien-être de ceux-ci. Cet article souligne le succès de programmes développés dans le monde entier pour enseigner à des enfants dès leur plus jeune âge, au préscolaire notamment, les vertus et la pratique de l’empathie et du souci des autres, de telle sorte qu’ils puissent mieux assumer leurs obligations comme étudiants, condisciples puis futurs parents et travailleurs. Il met aussi en lumière les liens entre, d’une part, l’apprentissage des capacités d’empathie, de souci des autres ainsi que la préparation à la parenté et, d’autre part, la diminution des attitudes agressives et de la violence envers les pairs. Cela se traduit pour les étudiants non seulement dans la performance scolaire mais aussi dans la réussite de leur vie d’adultes.Cela fonde 2. Rapport UNESCO : Suivi de l’EPT, 2007.

Dans une approche holistique du développement de l’enfant, les questions de santé et de nutrition, d’éducation et de protection sont complémentaires et intercorrrélées. L’article de Michael Udy « The protection of children in Haiti  » analyse le domaine de la protection du JE en Haïti ces dernières années. Le tremblement de terre de janvier 2010 eut des conséquences majeures sur la vie des enfants et des familles en Haïti. Nombreux furent ceux qui périrent, ainsi que leurs parents ; davantage encore de personnes furent blessées et traumatisées. Plus de 800 000 enfants furent déplacés vers d’autres villages ou des camps de fortune. L’année scolaire fut interrompue pendant plusieurs mois, et beaucoup d’écoles furent détruites ou endommagées au-delà de toute récupération. Les conséquences de ce tremblement de terre s’inscrivent dans une longue série de perturbations majeures du cours normal de la vie en Haïti, marquée par des catastrophes naturelles à répétition, dans un contexte de grande pauvreté, de fragilité économique, d’instabilité politique et sociale. Or, c’est malheureusement là une situation chronique, susceptible de se reproduire dans le cours et le moyen terme. L’auteur s’appuie sur la documentation disponible et sur ses nombreuses visites pour identifier le grand nombre d’enfants séparés de leurs parents et leurs déplorables conditions d’existence comme le problème majeur confronté par la protection

Cahier thématique – Politique de la petite enfance et développement national

des enfants, d’autant plus que le système national de protection est inadéquat et inefficace. Son amélioration s’impose donc comme une exigence majeure pour le futur. Le texte de Jacqueline Baussan-Loubeau s’attaque à un défi signalé précédemment dans le domaine de l’éducation préscolaire : comment, après avoir mis l’accent sur la quantité pendant de nombreuses décennies, nous devons, tout en continuant l’expansion du préscolaire avec un souci d’égalité pour tous, porter notre attention sur l’amélioration de la qualité des services : « Amélioration de la qualité de l’éducation préscolaire ». L’article propose un état des lieux sur les différents axes méritant une intervention : la gouvernance, les normes et règlements, la formation des éducateurs et éducatrices, les curricula, le financement et fait le point sur les récentes avancées, proposant des lignes stratégiques pour une amélioration de la qualité de l’offre éducative. Dans ce cadre de pensée intervient l’article d’Eveline Pressoir « Ki lekòl pou ki ti moun ? Quelle scolarisation pour quelle réussite ? », qui clôt opportunément notre tour d’horizon de la PE en Haïti. Cet article traite de la transition Famille-École et Préscolaire-École : Quel enfant entre à l’école en Haïti actuellement, que ce soit au préscolaire ou à l’école fondamentale ? À quel âge, de quels milieux vient-il, quel est son état de santé et son état nutritionnel, ses connaissances, son niveau de développement ?

Quelle est l’école qui l’accueille ? Quel fonctionnement des divers préscolaires (organisation, curriculum, ressources humaines, financement, services multisectoriels offerts) ; quel fonctionnement des premières années des écoles fondamentales (critères d’admission, conditions d’accueil, curriculum, ressources humaines et financement) : « Quelle scolarisation pour quelle réussite ? » Nous remercions tous ceux qui ont collaboré à ce numéro par leur contribution et leur appui divers et ainsi permis que la question de la prise en compte de la Petite Enfance soit de nouveau portée en débat au plus grand nombre, particulièrement à cette période qui fait suite à la validation du premier document de Politique de la Petite Enfance avec une approche holistique (Décembre 2012)3 et en cours d’approbation en Haïti. BIBLIOGRAPHIE

1 Rapport du Groupe de Personnalités de haut niveau chargé du programme de développement pour l’après 2015 : “Pour un nouveau partenariat mondial : vers l’éradication de la pauvreté et la transformation des économies par le biais du développement durable”. 2 Rapport Mondial de suivi sur l’EPT- UNESCO, 2007. 3 Cadre Politique pour le Développement intégré de la Petite Enfance en Haïti MENFP. Décembre 2012.

3. Cadre Politique pour le Développement intégré de la Petite Enfance en Haïti - MENFP. Décembre 2012.

Jacqueline Baussan-Loubeau est éducatrice préscolaire et psychologue clinicienne. Alors qu’elle était étudiante en éducation préscolaire, elle s’est engagée envers la petite enfance, fondant dans la zone de Pernier un jardin d’enfants gratuit qui a fonctionné grâce au mécénat de donateurs désintéressés. Elle a ensuite entrepris des études de psychologie à l’Université d’État d’Haïti, puis à la Universidad de las Americas à Puebla et à la Universidad Autonoma de Mexico, au Mexique. Elle a fondé un jardin d’enfants privé à Port-au-Prince et dirige depuis 20 ans l’École normale de jardinières d’enfants. Elle est professeur à temps partiel à la Faculté des sciences humaines de l’UEH. Elle travaille comme consultante auprès des institutions dans le domaine de l’éducation et de l’appui psychosocial. Elle est vice-présidente de l’Association haïtienne de psychologie et conseillère au comité d’OMEP-Haïti. jbloubeau@hotmail.com Eveline Pressoir est psychologue clinicienne. Elle a étudié la psychologie à l’Université catholique de Louvain (Belgique), se spécialisant en psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent, puis la psychologie clinique à l’Université René Descartes-Sorbonne et à l’Institut de psychologie clinique (Paris). Elle a travaillé comme psychologue en Belgique, en France, aux États-Unis, en Haïti. Elle a ensuite rejoint l’UNICEF, pour lequel elle a travaillé 20 ans dans divers pays (Haïti et Afrique de l’Ouest et du Centre). Maintenant à la retraite, elle continue à militer comme consultante et au sein de plusieurs institutions. Parmi celles-ci, citons le Groupe consultatif pour la petite enfance (CG/ECCD), dont elle est membre honorifique et experte attachée, ainsi que le Groupe de travail pour la petite enfance de l’Association pour le développement de l’éducation en Afrique (ADEA), où elle est membre du comité directeur. epressoir@yahoo.fr

Télécharger le PDF