Vol. 3 n° 1 · Arts, culture et littérature
Rétrospective 2013 : la culture haïtienne en 15 tableaux

Il est rare qu’une année s’achève sans qu’elle ne laisse un goût particulier dans la mémoire (donc dans l’esprit) des amants de l’art.
Il est rare qu’une année s’achève sans qu’elle ne laisse un goût particulier dans la mémoire (donc dans l’esprit) des amants de l’art. À cet effet, 2013 aura été l’année record de la culture haïtienne. Jamais une année n’a attiré autant d’attention sur l’art haïtien. Toutes catégories confondues. Toutes unités artistiques considérées. Même s’il faut toutefois préciser que la palme revient surtout au cinquième art (la littérature). Aussi reviendra-t-on toujours à cette fameuse phrase de Dany Laferrière, le dernier Noir à avoir été élu à l’Académie française, à savoir que quand tout tombe en Haïti, il reste la culture. Pour signifier que la culture est, qu’on le veuille ou non, notre carte de visite. En effet, parmi les événements ou les personnalités qui ont marqué le champ culturel haïtien pour l’année 2013, il y a lieu de retenir les plus marquants. Par ordre alphabétique mais en dehors de toutes normes chronologiques, nous reviendrons sur les temps forts.
1. LECTURE ET COMPAGNIE
Diffusée tous les dimanches de 10 heures à midi sur Radio Solidarité, 107.3, Lecture et compagnie est une émission qui se distingue largement d’une série d’émissions bidon, vides de valeurs en rotation à longueur de journée sur la bande FM. Animée par le poète et passionné des livres, le professeur Marc Exavier, cette émission a fait les délices de bon nombre de jeunes, lecteurs et passionnés des mots et des pages au cours de l’année 2013. Lecture et compagnie est la solution de rechange à la bêtise, à la médiocrité et à l’idiotie qui gangrènent la radiodiffusion en Haïti. C’est « l’autre voix des ondes », pour reprendre le titre d’un article de notre collègue Nélio Joseph. En effet, à cette émission, le livre est présenté sous toutes ses formes et coutures. Dans tous ses états. Avec pour seul objectif d’inciter les jeunes à la lecture en les invitant à mettre le livre
dans leur quotidien. Le livre n’est que cet exercice de rien du tout pour bon nombre de gens qui ne savent pas que c’est le seul moyen que, nous autres Haïtiens, avons pour nous sortir de l’ornière du sous-développement. Marc Exavier –écrivain de la marge et espèce rare en termes d’érudition littéraire dans le pays – a compris la nécessité de porter chaque jeune Haïtien à faire du livre l’évangile de son salut. Car les livres ont pour enjeu, nous dit Boris Cyrulnik, d’inventer la civilisation. Plus on lit, plus on navigue dans des mondes insoupçonnés. C’est ce même Cyrulnik qui nous a appris que les livres font des nomades. Et parce que le livre a cette capacité de rendre visible l’invisible en éliminant les frontières géographiques ou historiques, aussi est-il vrai qu’en lisant nous pouvons habiter l’univers.
2. REMISE DU PRIX DES CINQ CONTINENTS
Cette activité a été une grande première en Haïti. Elle a réuni toute une pléiade de personnalités du monde francophone. Les cinq continents se sont rencontrés au pays de Dessalines. L’ancienne « perle des Antilles » a été l’hôte de la remise du Prix des cinq continents de la Francophonie au lauréat de l’édition 2013, le Mauricien Amal Sewtohul. Son roman Made in Mauritius avait particulièrement retenu l’attention du jury présidé par Jean Marie Gustave Le Clézio, Prix Nobel de littérature 2008. La cérémonie s’est déroulée en présence de Youma Fall, directrice de la diversité et du développement culturels, représentante du Secrétaire général de la Francophonie, Abdou Diouf. Madame Fall n’a pas caché son émerveillement face à la dimension de la production littéraire et de la richesse patrimoniale haïtiennes. Créé en 2001 à Beyrouth lors de la conférence des chefs d’État et de gouvernement des pays ayant le français en partage, le prix consacre le roman d’un écrivain qui témoigne d’une expérience culturelle spécifique enrichissant la langue
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française. Il est doté d’une somme de 10 000 euros et prévoit, pendant toute une année, la promotion du lauréat et de son œuvre sur la scène littéraire internationale.
3. LOUIS-PHILIPPE DALEMBERT
À première vue, le simple homme vous dira qu’il n’y a probablement aucune relation entre le romancier – ce nomade de tous les lieux et habitant de nulle part – et l’encyclopédiste du 18e siècle – l’illustre D’alembert (Jean le Rond, mathématicien et philosophe français). Absolument. L’un est mathématicien et l’autre, écrivain. Mais les deux hommes ont un amour démesuré des lettres. Homme du monde, globe-trotteur, Louis-Philippe Dalembert est l’auteur d’une œuvre fortement marquée par les thématiques de l’enfance, de la violence et de l’errance ou plutôt du vagabondage, pour reprendre ce concept qu’il préfère utiliser en lieu et place de l’errance. Lauréat du prix Thyde Monnier de la Société des gens de lettres en France en 2013 (avec six autres écrivains) pour son roman Ballade d’un amour inachevé, il a touché à presque tous les genres : roman, poésie, nouvelles et histoire. L’auteur de Noires Blessures est un consommateur de prix littéraires (il en a raflés environ une dizaine). Écrivain à l’encre fertile, il ne fait que nous surprendre et donner aux jeunes de ce pays l’envie de rêver, de sortir des troubles politiques pour croire en un avenir meilleur. Question de paraphraser un peu l’écrivain Wébert Charles dans un excellent article qu’il lui a consacré sur son site hébergé par RFI/ Mondoblog. Louis-Philippe Dalembert est diplômé de l’École normale supérieure de Port-au-Prince, diplômé de l’École supérieure de journalisme de Paris et auteur d’une thèse de doctorat en littérature comparée sur l’écrivain cubain Alejo Carpentier de l’Université de Paris III-Sorbonne Nouvelle. Son œuvre est traduite en plusieurs langues entre autres l’allemand, l’anglais, le danois, l’espagnol, l’italien, le portugais et le serbe.
4. PRIX DESCHAMPS
Après sept années de silence, le Prix littéraire Henri Deschamps a été remis en selle à la fin de l’année 2013. Une bonne nouvelle pour les amants des lettres. Et pour sa 26e édition, c’est le Jérémien Evains Wêche – médecin de son état – qui a remporté le prix avec son recueil de nouvelles intitulé Le trou du voyeur. Une mention spéciale du jury a aussi été décernée au philosophe Faubert Bolivar pour sa pièce de théâtre La flambeau. Créé en 1974 par les membres du conseil d’administration de la société Maison Henri Deschamps et les entreprises Deschamps-Frisch S.A. en mémoire de son fondateur, le Prix littéraire Henri Deschamps récompense une œuvre de fiction ou historique écrite en créole ou en français. Il se propose de promouvoir et de valoriser la création littéraire en Haïti. Des figures remarquables de la littérature haïtienne, entre autres, Léon Laleau, Paulette Poujol-Oriol, Marie Vieux-Chauvet, Guy
Laraque, Roussan Camille – soit à titre posthume ou même de leur vivant – se sont vues décerner ce prix. Des initiatives comme le prix Deschamps doivent être encouragées dans le pays. À un moment où nous commençons à nous rendre compte que la culture est notre mine d’or et notre carte de visite, encourager la production littéraire – donc nos écrivains – est une bien noble initiative.
5. L’ODYSÉE DES MUSIQUES NOIRES
Pour sa troisième édition, L’Odyssée des musiques noires a fait ses escales en Haïti. En partenariat avec le Musée du Panthéon national haïtien (Mupanah), Mondomix et la Fondation connaissance et liberté (Fokal), l’Institut français en Haïti (IFH) ont permis au public haïtien de (re)découvrir, du 8 au 27 novembre 2013 (soit pendant environ un mois), la grande Odyssée des musiques noires. Une exposition (numérique interactive) assez passionnante qui n’a pas manqué d’attirer et d’attiser la curiosité des friands du quatrième art. Des ateliers, conférences, débats, projections de films et concerts ont été organisés à l’intention du public au Bureau national de l’ethnologie (BNE), à l’Ecole nationale des Arts (ENARTS), à Kay Mizik La, à la Fokal, au Mupanah et à l’IFH. Cette édition réalisée en Haïti a été l’occasion d’honorer le courage et le travail de trois grands noms de la musique haïtienne, à savoir Toto Bissainthe, Azor – de son vrai nom Lenord Fortuné – de regretté de mémoire et le groupe Tabou Combo. Une vraie mise en valeur de la richesse du patrimoine musical haïtien. Avec des instants d’histoire vécus et des moments importants de bonheur qui ont bercé la mémoire (vivante) du peuple haïtien. Haïti étant la terre des Ancêtres. La première république noire du monde. Il était temps que cet événement atterrisse chez lui. Créée en décembre 2010 à l’occasion de la troisième édition du Festival mondial des arts nègres tenue à Dakar, L’Odyssée des musiques noires est une production de Mondomix (société de production française de référence dans le domaine des cultures du monde).
6. FILHA
Du 12 au 15 décembre 2013 s’est tenue à Port-au-Prince, sous la houlette de la Direction nationale du livre (DNL), la première Foire internationale du livre d’Haïti (FILHA). En dépit de toutes les failles constatées et des reproches qu’on pourrait adresser aux organisateurs de cette foire du livre (qui n’est, au fait, dans la pratique qu’une réédition ou plutôt une pâle et mauvaise copie de Livres en folie), il y a toutefois lieu de louer l’initiative. Comme lieu de promotion des valeurs intellectuelles d’Haïti, cette foire devait être une formule qui entendait promouvoir le livre haïtien, sensibiliser la jeunesse haïtienne aux multiples bienfaits de la lecture, augmenter le taux du lectorat haïtien et favoriser des échanges entre auteurs haïtiens et étrangers. Une pareille activité doit s’inscrire dans la continuité, mais ne doit
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pas être une affaire de show-biz pour amuser la galerie en donnant l’impression qu’il y a quelque chose de sérieux qui se fait. Espérons que des leçons ont été apprises et que les prochaines éditions seront mieux organisées.
7. RFI EN HAÏTI
Du 28 novembre au 1er décembre 2013, Radio France internationale (RFI) a été dans nos murs. Pendant quatre jours Haïti a occupé toutes les antennes de la radio mondiale. De Paris à Dakar, de la Côte-d’Ivoire à Yaoundé, du Tchad au Québec et jusque dans le reste du monde, plus de 35 millions d’auditeurs ont entendu parler d’Haïti à travers des émissions spéciales réalisées au Café Trio à Pétion-ville. Dans le cadre de cette délocalisation des antennes de RFI, trois magazines (Priorité santé de Claire Hédon, C’est pas du vent de Anne-Cécile Bras et La danse des mots d’Yvan Amar) ont été enregistrés devant public. La tranche d’information Amériques-Haïti présentée par Edmond Sadaka et Amélie Baron – la correspondante sur place de la radio – a été entièrement consacrée à l’actualité haïtienne avec de nombreux invités (de différents secteurs de la vie nationale) et des reportages réalisés dans tout le pays par Anne Corpet et Stéphanie Schüler, les deux envoyées spéciales. Un événement qui aura des retombées assez positives sur le pays. D’ailleurs, l’Académie de France Médias Monde envisage déjà la possibilité de créer un studio-école à Port-au-Prince en partenariat avec des partenaires locaux, a précisé Marie-Christine Saragosse, patronne de l’Audiovisuel extérieur de la France (AEF), dans le cadre d’une entrevue accordée à Frantz Duval (le rédacteur en chef du Nouvelliste) quelque trois jours avant l’événement. RFI émet en Haïti sur le 89.3 à Port-au-Prince. Elle est écoutée aussi dans plusieurs villes de province.
8. HAÏTIAN STUDIES ASSOCIATION (HSA)
Basée à Boston, l’Association des études haïtiennes (HSA, de l’anglais Haitian Studies Association) a réalisé du 7 au 9 novembre 2013 en Haïti sa 25e conférence annuelle qui a eu un succès fou. Avec plus d’une cinquantaine de panels – soit 200 interventions et plus, 3 sessions plénières et la participation de quelque 500 personnes et plus, la 25e conférence a eu cette ambition de réunir une bonne partie de la communauté universitaire haïtienne autour de grandes questions engageant l’avenir du pays. Autour de sujets riches et variés où des spécialistes, professeurs et chercheurs ont échangé leurs expériences, leurs recherches et réalisations sur les questions faisant appel à l’histoire, la littérature, la politique, l’éducation et d’autres disciplines scientifiques. Ce n’est pas la première fois que cette conférence se tient en Haïti (c’est la cinquième), mais c’est peut-être la première fois qu’on aura vu autant d’engouement chez les jeunes universitaires pour les travaux de recherche. Des hommages ont été rendus à Frankétienne, Viviane Gauthier, Arnold Antonin, La
Maison Henri Deschamps, Marc Prou, Brooke Wooldridge, Marie Lily Cerat, Célia Romulus et Georges Eddy Lucien pour la qualité de leurs travaux et les services qu’ils ont rendus à leur communauté. HSA est un forum d’échange et de vulgarisation du savoir qui entend insuffler des idées nouvelles à la recherche universitaire afin de la rendre pertinente à la réalité haïtienne. Elle se propose aussi de rendre hommage aux réussites des Haïtiens tout en affirmant la dignité inhérente à leur histoire, mais aussi de combler le fossé qui sépare la diaspora haïtienne, la région des Caraïbes et Haïti, et de reconnaître la diversité qui existe parmi les Haïtiens. Bravo à Claudine Michel (la présidente sortante) et à François Pierre-Louis (le président actuel) de même qu’à tout le conseil de direction de l’association, dont l’infatigable Marc Prou, le directeur exécutif.
8. DANY LAFERRIÈRE
Il n’y a pas de doute que l’élévation de Dany Laferrière au rang d’immortel à l’Académie française le 12 décembre écoulé a été l’événement culturel majeur de l’année 2013 en Haïti. Et qui sait, peut-être aussi, dans le reste du monde. Un geste, ô combien historique, qui a mis le pays sous les feux de la rampe. L’écrivain japonais qui a fait du pyjama son étrange habit de travail nous a appris qu’« écrire est une fête intime ». Et nous avons célébré cette fête de l’intime en grande pompe jusqu’à atteindre l’orgasme (par les mots). Dany, c’est toute une vie d’encre. Ce cœur à rire et à pleurer. Laboureur de mots. Orateur à la verve séduisante, ce fils de Petit-Gôave qui a conquis l’Amérique en une nuit est un révolutionnaire qui croit aux rituels. Aux symboles. C’est tout cela qui a contribué à faire de lui un si grand dignitaire. Dany est sans conteste l’homme des premières. Il est, en 1986, le premier journaliste noir à avoir travaillé dans la salle de nouvelles d’une chaîne de télévision nationale au Québec (la nouvelle Télévision Quatre-Saisons). Premier Haïtien et Canadien à recevoir le Prix Médicis en 2009. Premier Haïtien à recevoir le Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde, 1999. Sans oublier qu’il est également le premier Haïtien et Québécois à siéger sous la Coupole. Merci à toi, Dany, de baisser l’intensité du bruit chez nous et dans le reste du monde, car en lisant tu nous as appris à nous taire et à profiter du monde que tu nous ouvres en écrivant.
10. YANICK LAHENS
Romancière, nouvelliste, essayiste, femme intégrée dans le développement de la communauté, Yanick Lahens est une voix singulière qui a su produire une œuvre toute imprégnée de tendresse, d’amour et d’amitié. Une œuvre qui retranscrit la quotidienneté de Port-au-Prince, des campagnes haïtiennes en mille morceaux. Pages après pages, elle nous dit la Couleur de
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l’aube qui pointe à chaque horizon, à chacune de nos saisons ouvertes aux Failles continues de cette vie à risques quotidiens. D’une humilité qui défie toute hypocrisie, spontanée et toujours prête à écouter, à partager ses mots et son rire pour le plaisir de ses lecteurs, son dernier roman (Guillaume et Nathalie) lui a valu la Mention spéciale du 24e Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde en Guadeloupe le 19 décembre 2013. Le roman est également en lice pour la 14e édition du Prix Carbet des Lycéens (une manifestation culturelle organisée, depuis 1999, par l’association Arts Lycéens qui permet à des lycéens de Guyane, de Martinique et de Guadeloupe de distinguer, chaque année, un auteur de la Caraïbe). En attendant le prochain roman (Bain de lune), l’on te souhaite bonne aventure littéraire pour la nouvelle saison…
11. LEGS ET LITTÉRATURE
Fondée en 2012, soit pratiquement à la fin du deuxième trimestre de l’année, par un groupe de quatre figures de la nouvelles génération d’écrivains passionnés des mots et des pages, la revue Legs et Littérature (véhicule de la pensée, donc lieu de réflexion sur la chose littéraire) a marqué profondément l’année 2013. Consacrée à la littérature des îles et disponible également en version numérique, elle est la première revue de ce genre créée en Haïti. Comme lieu d’échange, elle se propose de produire un discours sur la littérature, particulièrement sur la littérature des îles, et de donner la parole aux créateurs, aux passeurs de mots, de signes et d’images dans une forme d’échangisme, de jeux et d’enjeux susceptibles de renouveler le discours littéraire haïtien. Paru tous les six mois, le premier numéro, consacré aux insularités, a porté un regard sur la mouvance littéraire des îles. Son objectif était de dégager le particularisme dynamique et la dynamique particulariste mettant en relief la vulnérabilité de ces espaces ravagés par la colonisation et les cataclysmes naturels qui engendrent la fuite et l’exil. Ce numéro entendait également dégager un discours sur la quête identitaire qui constitue l’ancrage et l’attachement permanent du créateur à ces espaces – donc l’enracinement. Le deuxième numéro, qui portait sur la thématique « Érotisme et tabou », a mis un accent tout particulier sur les rapports entre l’art et la morale. En 180 pages, avec des articles bien travaillés et des réflexions assez profondes, il se voulait un outil important et nécessaire aux friands de littérature érotique – particulièrement les étudiants en lettres et arts et tous ceux qui effectuent des recherches portant sur les frontières entre l’art et l’érotisme. N’étant pas réduite exclusivement à la critique haïtienne, Legs et Littérature entend rassembler en un seul espace, une seule plateforme toutes les littératures en éliminant, du coup, les barrières et les frontières géographiques ou politiques. Elle donne la parole aux créateurs, aux magiciens de la parole et de la plume pour dire l’urgence de vivre et vivre dans l’urgence du dire. Notons que Legs et Littérature s’inscrit dans une certaine rupture. Celle qui est susceptible de donner un nouveau souffle au
discours littéraire haïtien en le sortant des sentiers battus –donc de la routine quotidienne.
12. JEAN-RENÉ LEMOINE
Homme de théâtre (dramaturge, directeur de troupe et metteur en scène), Jean-René Lemoine est né en Haïti, deux ans après l’arrivée au pouvoir de Papa Doc. En 1989, il a quitté le pays et s’est installé à Paris. Là-bas, il a travaillé comme formateur. A enseigné pendant deux ans l’art dramatique au Cours Florent (une école de formation professionnelle d’acteur) et dirigé régulièrement des ateliers pour comédiens au Théâtre de la Tempête. Il s’est vu décerner récemment (le 5 décembre 2013) la médaille de bronze du Prix Émile Augier de l’Académie française (prix annuel institué en 1994 qui récompense l’auteur d’une œuvre dramatique) pour Iphigénie et In memoriam, œuvre publiée chez Les Solitaires intempestifs. Après qu’Etzer Vilaire ait été couronné en 1912 par l’Institut pour ses Nouveaux poèmes, Jean-René Lemoine est le deuxième Haïtien à avoir reçu ce prix. Pas assez connu en Haïti, le travail d’écriture et de création de Lemoine est très apprécié en France. Pour preuve, il a reçu de nombreuses récompenses. En 1992, il est lauréat du prix de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) – concours RFI-Théâtre – pour sa pièce L’Odeur du Noir, et de la Fondation Beaumarchais pour Chimères en 1993. En 1998, il obtient le Grand Prix de la Critique comme meilleure création de langue française pour L’Ode à Scarlett O’Hara. Boursier du Centre national des Lettres pour Erzuli Dahomey, déesse de l’amour en 2009, il a aussi été lauréat du prix d’écriture théâtrale de Guérande pour l’Adoration et boursier de La Villa Médicis hors les murs pour son projet Archives du Sud. Une grande figure du théâtre contemporain.
13. RENCONTRES QUÉBÉCOISES
Du 1er au 8 mai 2013, Haïti a reçu, à l’occasion des 10 ans des éditions Mémoire d’encrier –la maison d’édition montréalaise ayant à sa tête l’écrivain haïtiano-québécois, Rodney Saint-Eloi, la première édition des Rencontres québécoises. Un événement de grande envergure qui a réuni les professionnels haïtiens et québécois du secteur du livre et de l’édition – les deux seuls pays francophones de l’Amérique – autour d’une seule et même passion : la littérature. Un événement qui a eu pour ambition de rapprocher et d’enrichir au mieux le patrimoine culturel des deux peuples. Un projet qui, pour reprendre les mots du ministre de la Culture et des Communications du Québec, Maka Kotto, s’inscrivait en parfaite cohérence avec les objectifs de la Déclaration commune de coopération dans les domaines de la culture et de la communication. Au menu de ces Rencontres, des conférences, des rencontres et des ateliers de lecture et d’écriture à l’intention des jeunes et avec des écoliers ont été organisés tant à Port-au-Prince que dans les villes de province. Avec la participation de plus d’une
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quarantaine de maisons d’édition et de libraires, les Rencontres québécoises ont été l’occasion pour ces étrangers de voir toute la difficulté d’écrire dans un pays comme Haïti où le réel côtoie l’irréel. De réaliser aussi que l’imaginaire haïtien est beaucoup plus puissant que le réel. Elles entendaient également jeter un pont entre les deux peuples par le truchement de la littérature, en d’autres termes du livre qui porte en lui toute la mémoire du monde.
14. JEAN-JEAN ROOSEVELT
Dès ses débuts dans les activités mondaines, les soirées entre amis, Jean-Jean Roosevelt charriait déjà dans sa voix une promesse. En l’espace d’un cillement, il avait déjà gâté le public en drainant après lui jeunes et vieux, et surtout les femmes à qui, disait-il, il faut donner le monde. On se souvient encore de sa première chanson (Ballade max), composée à l’intention des postulantes du concours Miss Vidéomax, très prisé à l’époque. Guitariste, auteur, compositeur et percussionniste de grand talent, son engagement social lui a valu, en 2007, le titre d’Ambassadeur de bonne volonté pour le compte de l’organisation Volontariat pour le développement d’Haïti (VDH) [un organisme à statut d’organisation non gouvernementale d’aide au développement]. En 2012, il a été honoré pour son talent par la paroisse de l’église du Sacré-Cœur de Turgeau. En mai 2013, le natif de Jérémie a fait une entrée spectaculaire à la 19e édition de Livres en folie avec Mes laviwonndede –une compilation de ses textes de chansons. Et c’est le 12 septembre 2013, dans cette salle dorée du 19e siècle à l’opéra de Nice, lors des 7e Jeux de la Francophonie, que l’auteur des chansons aux couleurs tropicales comme Y a danger, chanson éponyme de son troisième album, Agoye, Pourquoi a-t-on grandi ? a réalisé un exploit en remportant haut la main la médaille d’or de la catégorie chanson, devançant ainsi Sae Lis’ du Liban et Benegihanga du Rwanda. Il avait aussi, du coup, remporté le Prix TV5 monde [la chaîne internationale de télévision francophone] qui lui assure une campagne de promotion d’une durée de quatre ans. Avec trois albums à son actif (Recommence, 2007, Pinga, 2009 et Y a danger, 2012), il est
l’Ambassadeur de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) en Haïti.
15. LYONEL TROUILLOT
Figure importante et imposante de sa génération, Lyonel Trouillot est une voix notoire dans le cercle littéraire de ces 20 dernières années. Auteur atypique, passionné de littérature, même s’il n’a fait que des études de droit, sa renommée comme créateur averti ne fait plus de doute. En témoignent toutes ces cordes qu’il a à son arc : poète, romancier, essayiste, nouvelliste, journaliste. Cet enfant terrible de la littérature haïtienne contemporaine (comme le surnomme la romancière Emmelie Prophète) et dont la réputation n’est plus à faire a su produire une œuvre singulière (entre l’engagement et le poétique) qui s’insère dans le vécu haïtien. Il manie la plume aussi bien que la parole. Arrogance ou pas, l’on conviendra qu’il est, tout de même, un écrivain de grand talent. Un vrai colosse. Trouillot, disciple de Philoctète, est l’homme de maints prix et honneurs. Il est sur tous les fronts et joue sur tous les tableaux. Un vrai one man show qui passe pour être le maître à penser de la littérature haïtienne. Faiseur ou producteur d’écrivains, c’est le dieu qui châtie et qui sauve. Son roman Bicentenaire, qui est aujourd’hui l’objet d’une adaptation cinématographique par le metteur en scène et réalisateur français François Marthouret, a reçu trois distinctions consécutives en 2005 et 2006 (le Prix TSR du roman, Télévision Suisse Romande, le Prix Louis-Guilloux et le Prix des Amériques insulaires et de la Guyane [ex æquo]). Sans oublier son roman La belle amour humaine qui a également reçu en 2011 le Grand Prix du roman métis en France et le Prix Gitanjali en Inde. Membre du Prix du jury des cinq continents qu’il a présidé de 2010 à 2011, président de l’association Étonnants Voyageurs Haïti, l’auteur de Thérèse en mille morceaux a été, en 2013, l’invité d’honneur de la dix-neuvième édition de Livres en folie. C’est un écrivain-citoyen. Un homme de gauche, dit-il, toujours. Mais qui ne déteste pas trop la droite. Difficile à cerner. Tantôt ange, tantôt démon. Son dernier livre (Parabole du failli) publié chez Actes sud vient d’être couronné récemment (le 19 décembre 2013) par le Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde. Yanvalou pour toi, Ti Lion !
Dieulermesson Petit Frère, M.A. est critique littéraire, éditeur et co-fondateur de la revue Legs et Littérature avec Wébert Charles et Jean Watson Charles, Dieulermesson Petit Frère détient un Master en Lettres de l’Université des Antilles et de la Guyane et un diplôme en sciences du langage et de la communication de l’Université Rouen. Il a déjà publié Rêves errants (2012) et Romances du levant (2013), deux recueils de poèmes. djason_2015@yahoo.fr
