Vol. 3 n° 1 · Opinion

La corruption en Haïti : un monstre à visage humain

Première page — Daniel Jean
Haïti Perspectives, vol. 3 • no 1 • Printemps 2014

INTRODUCTION L’univers des élites haïtiennes est conditionné pour le moment par des gadgets, des modèles occidentaux et leur entêtement à plaire aux « Blancs », peu importe si elles perdent le réflexe du binôme réflexion/action.

1. INTRODUCTION

L’univers des élites haïtiennes est conditionné pour le moment par des gadgets, des modèles occidentaux et leur entêtement à plaire aux « Blancs », peu importe si elles perdent le réflexe du binôme réflexion/action. L’intelligentsia, pour être en phase avec le discours international sur la corruption et se positionner dans le champ de vision des forgeurs de projets de la communauté internationale, ne se gêne pas pour se transformer en simple caisse de résonance de clichés divers utilisés contre le pays au point de répéter béatement et même d’accepter que la corruption est une composante de notre culture. Quelle aberration ! Quel affront fait à l’intelligence ! En attendant une réplique articulée contre la sape de tout ce que j’ai reçu comme valeurs positives de la société haïtienne, aujourd’hui je m’attèle à orienter ma recherche des racines de la corruption vers la structure sociale haïtienne et la trajectoire ascensionnelle de l’individu-citoyen dans le milieu haïtien.

2. LA STRUCTURE SOCIALE HAÏTIENNE

La société haïtienne présente une structure similaire à celle de l’atome, où le noyau est constitué d’un des auteurs (père ou mère) autour duquel gravitent tous les autres membres de la famille constituée : des enfants, parfois de lits différents, des ascendants, et à ceux-là, très souvent, s’ajoutent des collatéraux et alliés. Donc, tout comme l’atome où le noyau tient sa survie des échanges des électrons et protons qui tournent tout autour, la famille telle que constituée en Haïti crée une communauté d’intérêts. Devant l’absence de l’État, dans sa fonction de planificateur et de contributeur au bien-être généralisé, la famille

est seule à faire face aux exigences de survie. C’est pourquoi son combat va être clanique, égoïste, apatride même dans ses motivations et hors normes avec en soupape des alliances subjectives (basées sur les sentiments, la religion, le sexe, l’appartenance de classe) ou d’intérêts matériels. Les alliances d’intérêts matériels sont bien plus fortes en raison de la garantie de survie qu’elles procurent. Par contre, elles sont des vers rongeurs de la « cellule-famille » puisqu’elles y ravivent le feu de l’intolérance au point que les membres qui y rament à contre-courant sont chassés ou broyés. La différence entre l’atome familial et l’atome chimique, c’est qu’aucun électron libre n’y est toléré. L’individu, pour grandir et porter des fruits, doit s’incruster dans un tissu familial (d’origine ou adopté).

3. L’ASCENSION DE L’INDIVIDU

L’individu au sommet de la pyramide professionnelle ou sociale ne s’y rend que par des efforts personnels et avec l’engagement de sa famille à l’épauler, sinon c’est le rabougrissement ou le dépérissement pur et simple. Le cocon familial lui fournit, négocie au besoin en sa faveur, les ingrédients utiles à la construction de son être avec promesse de sa part de soutenir à l’avenir le reste de la famille, même au détriment certaines fois de ses propres rêves. L’exemple d’une famille paysanne haïtienne prise au hasard à Trou Chouchou illustre bien cette situation : une famille de cinq enfants où le père et la mère choisissent, en raison de la précarité de leurs moyens, de sacrifier l’avenir de quatre des enfants en les privant de l’instruction au profit d’un seul qui, en apparence,

se montre plus intelligent, plus débrouillard que les autres, dans l’espoir de voir ce dernier tirer plus tard du gouffre le reste de la famille. Cet enfant, pour répondre aux attentes de ses parents et aux exigences de la réussite, aura, au cours de ses années d’études, trimé, bourlingué en traînant sa natte de bourgs en villes, loin de ses proches et de sa contrée chez une tante, un oncle ou un allié de sa famille. Les privations de toutes sortes l’auront contraint à des alliances de survie autres que celles déjà contractées par sa famille. Cette situation, malgré lui, le rendra redevable toute sa vie envers ses bienfaiteurs divers qui, dans le temps, l’auront soit hébergé, soit aidé d’une façon ou d’une autre. Plus tard, cet individu imbibé de connaissances parfois mal assimilées en raison de son inconfort quotidien, physique, mental et moral, avec un stress permanent de variables redevances à honorer, arrive au timon des affaires dans un pays comme Haïti, à structure disloquée et éclatée. Que faire avec toutes ses bonnes intentions et ses préceptes moraux ? À quoi peut-on s’attendre ? Certainement, il ne prendra même pas conscience du fait que donner un petit chèque à un frère ou à un ami au chômage, c’est alimenter la corruption, le pillage de l’État et le clientélisme ; il comprendra encore moins que la nomination de ses parents et amis dans l’entreprise qu’il dirige est contraire à l’éthique, casse la chaîne de hiérarchie nécessaire à l’administration et engendre le népotisme ; il ne verra même pas l’injustice qui se creuse autour de lui et le tort fait au pays lorsqu’il révoque des cadres expérimentés au profit d’un proche ou d’un bienfaiteur inculte ou ne répondant pas aux critères du poste. Dans le cas où il aurait une attitude contraire, la grogne, les reproches, les menaces et les attaques incessantes venus de toute part seront tellement nocifs pour sa propre survie qu’il finira par abandonner son poste ou céder contre toute morale ou toute rectitude. Parce qu’en dépit de beaux discours, de belles analyses sur la corruption, les Haïtiens pris séparément croient fermement dans le principe « Pase pran’m, ma pase chèche’w ». Cette forme de pensée n’est pas un élément de culture, loin de là, mais plutôt une réaction de l’individu face à l’inquiétude du lendemain et à l’irresponsabilité de l’État, éternel absent dans la prise en charge des risques de maladie, de vieillesse et de chômage chronique.

4. LE POIDS DE L’INDIVIDU DANS LE FONCTIONNEMENT DE L’ÉTAT

Nous prenons ici l’État dans son acception de pouvoir politique véhiculé par l’administration publique.

4.1 Le pouvoir politique

Dans presque tous les pays dits « démocratiques », le pouvoir politique s’oriente à partir des écoles, c’est-à-dire des courants

de pensée. Les individus se rassemblent ou se regroupent, par motivation personnelle, certes, mais pour une action concertée en fonction de leur vision politique de la gestion de la chose publique. Mais en Haïti, le regroupement se fait par calcul de proximité personnelle, familiale, religieuse ou initiatique entre individus mus par l’unique ambition d’occuper des espaces de pouvoir avec des privilèges corollaires. Ces motivations, comme des besoins pressants et immédiats de bébé au stade anal ou buccal, se manifestent de manière si primaire qu’elles bousculent tout sens civique ou moral et empêchent toute exécution d’un projet social planifié à court, moyen et long terme. Les dévoués audacieux, brasseurs et fossoyeurs ne lésinent pas sur les moyens pour se faufiler dans des raccourcis qui mènent au timon des affaires de l’État. Aussi, par précipitation à liquider les hypothèques personnelles, des intérêts divergents vont se chevaucher ou bien des zones de pouvoir intouchables vont créer des contradictions qui aboutiront inévitablement à la rupture des alliances et aux implosions en cascade habituelles des familles politiques.

4.2 Dans l’administration publique

Nombreux sont ceux (individus ou secteurs) qui rêvent d’intégrer ou de contrôler l’administration publique, en raison de sa qualité de plus grande pourvoyeuse d’emplois. De la façon dont elle fonctionne aujourd’hui, elle est le domaine privilégié du népotisme, de la prévarication et de l’enrichissement rapide. L’inexistence des structures de contrôle administratif, la tradition de banalisation de vols de biens sociaux, le déguerpissement de l’expérience au profit de la militance médiocre, la pression des parents et amis, très critiques par rapport à la situation globale du pays, mais très avares d’avantages et de positions par les bons offices d’un des leurs au pouvoir, sont autant de facteurs corrupteurs. L’individu à la tête d’une société d’État investi d’un pouvoir discrétionnaire, piégé constamment par ses collaborateurs, sollicité à outrance par ses proches, menacé, inquiet, aussi intègre qu’il puisse être ne résistera pas longtemps aux tentations diverses. Ce, au mépris de tout principe, de toute conviction politique ou morale et au détriment de tous les intérêts vitaux du pays parce que « isit se kolòn ki bat ». Surtout, de plus en plus, il semble bien aisé de s’appeler « honorablement » « papa », « parrain », « big boss », de s’acheter le silence des quartiers, le bâclage des enquêtes et la complicité des décideurs par un maigre partage du butin. Quelle affaire ! « Degaje pa peche. » Alors, ceux qui parlent aujourd’hui de la corruption, sont-ils vraiment conscients de l’étendue du mal ? Comprennent-ils que souvent le corrupteur est la victime d’une société de nondroit dirigée par des hommes-structures, des hommes-institutions pris souvent dans le piège de leur propre entourage ? Il est temps de nous regarder en face et d’avoir le courage de nous dire

que pendant longtemps, nous avons erré, que la panacée n’est pas aux approches mythiques, narcissiques ni manichéennes, mais plutôt à une appréhension scientifique de l’ensemble des

tares de notre société. Qui dit mieux, le débat est lancé, mesdames et messieurs.

Daniel Jean est licencié en droit de la Faculté de Droit et des Sciences Economiques de Port-au-Prince. Il a un DES de la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’État d’Haïti en Population et Développement, une certification en Gouvernance Publique de la Harvard Kennedy School et en Arbitrage International du Centre de Médiation et d’Arbitrage de Paris (CMAP), de White & Case et de l’International Senior Lawyers Project (ISLP). Il est actuellement avocat-comptable, chercheur en sciences sociales et juridiques, membre du Barreau de Port-au-Prince et de THEMIS Cabinet d’Avocats. Il a participé à l’élaboration du rapport d’évaluation du système national haïtien de passation de marchés publics (2013), à titre d’Expert National pour la BID. daniel_jean50@yahoo.fr

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