Vol. 3 n° 2 · Opinion

La culture, source de renouveau

Première page — Robert Paret
Haïti Perspectives, vol. 3 • no 2 • Été 2014

Nous soumettons ces réflexions aux dirigeants politiques de notre pays, aux amis et amies de l’Amicale des Artistes Plasticiens Haïtiens, qui regroupe les figures les plus prestigieuses de l’art haïtien, et à tous ceux et celles qui croient qu’Haïti ne peut pas mourir.

Nous soumettons ces réflexions aux dirigeants politiques de notre pays, aux amis et amies de l’Amicale des Artistes Plasticiens Haïtiens, qui regroupe les figures les plus prestigieuses de l’art haïtien, et à tous ceux et celles qui croient qu’Haïti ne peut pas mourir.

Tout comme le pasteur King, nous avons tous un rêve. Le sien était porté par un élan obsessionnel en vue de parvenir à l’émancipation de ses congénères afro-américains. Le nôtre provient d’un profond désir de changement ; d’une légitime envie de voir notre pays sortir de ses ornières pour, enfin, reconquérir sa louable place au frontispice du panthéon de l’humanité. Car, après tout, nous y avons encore droit, malgré nos errements, au même titre que les grandes nations pourvoyeuses de liberté et de civilisation. En dépit de nos incartades, de notre douloureux cheminement de peuple, lié à une histoire toute particulière dont Me Alix Mathon présente le cliché affligeant en ces termes : « Haïti fut un accouchement prématuré, avant terme, au forceps. Ce pays est né dans la violence, à l’arraché. Les fers l’ont marqué. Le nouveau-né eut les membres brisés à l’opération. Et l’adulte traîne encore l’infirmité1 ». Nous demeurons persuadés que nous avons encore des ressources, et que nous sommes encore capables d’étonner le monde de par notre idiosyncrasie singulière. Car, comme le criaient les célèbres paroles de Toussaint Louverture, lors de sa déportation : « Nos racines sont profondes et vivaces2… » Leurs tentacules baignent dans un « bouillon de cultures3 » dont la macération, durant plus de trois siècles d’escla1. Tiré du livre « Haïti, un cas- La Société des Baïonnettes, un regard nouveau. », page 24. Ouvrage écrit en tandem par Alix Mathon et Alain Turnier. Presses de l’imprimerie Le Natal, Haïti, Novembre 1985. 2. Paroles célèbres et prophétiques, rapportées par la tradition orale, qui auraient été prononcées par Toussaint Louverture, lors de sa déportation pour la France en juin 1802. 3. Expression tirée d’une émission titrée : « Bouillon de culture » (1990). Animée par Bernard Pivot, écrivain et critique littéraire français.

vage, libéra une sève vivifiante qui alimenta un creuset culturel d’une étonnante diversité et d’une incomparable richesse. Nous n’élaborerons pas sur les causes de ce mal-être qui, depuis l’origine, nous enveloppe de son pesant manteau. Tant d’éminents penseurs, de réputés historiens et de compétents professeurs en ont, à travers d’intéressants écrits ou d’habiles casuistiques, examiné tous les travers. Tout en nous écartant de la rigueur scientifique que la raison attribue à ces chercheurs émérites, nous ne croyons pas faire affront à la vérité en avançant que notre histoire, par son unicité, a façonné un type d’homme d’un caractère particulier qui englobe, reflète toute la complexité et les contradictions du vécu qui l’a enfanté. Et cette composante nous confère une altérité qui accommode : prodiges et faiblesses. Nous avons accompli les plus grands exploits, réalisé les plus remarquables prouesses. D’avoir réussi à créer une nation, en basculant les traditions et les normes établies pour, ensuite, contribuer à la libération d’autres pays qui croupissaient sous le joug de puissances dominantes de l’époque relève de l’exploit. D’avoir réussi à résister, à dévier tous les complots et toutes les embûches destinés à faire avorter la révolution de 1804 relève de la prouesse. Nous avons, par contre, déçu par nos turbulences, nos incohérences et notre incapacité à conserver nos acquis. De nos jours, on a peine à concevoir que ce pays, qui fut le porte-étendard de la liberté dans les Amériques, considéré comme la seconde puissance militaire de la région, au 19e siècle, soit arrivé à se faire supplanter par tous, jusqu’à se voir assisté de ceux-là qu’il avait contribué à libérer. On a peine à imaginer que ce pays, qui avait défié les plus grandes puissances militaires de l’époque et qui, pour préserver sa souveraineté, avait établi un système de fortifications des plus impressionnant, sur tout le territoire national, n’ait pu prendre

soin de conserver cet héritage, symbole de la volonté de maintenir la liberté chèrement acquise. On a peine à penser que ce pays, qui fut à l’origine de la fondation de la plupart des importantes institutions interna­tionales du 20e siècle, dont la voix fut parfois déterminante lors des prises de décisions concernant les résolutions au niveau mondial, soit relégué au second plan. On a peine à comprendre que ce pays, où fut installée la première centrale téléphonique automatique de la région (Port-auPrince) et qui possède la première ville électrifiée de la Caraïbe (Jacmel), soit ramené à souffrir de carences dans ces domaines.

Cette initiative, sans atteindre la démesure qui caractérisait ces mouvements, devrait s’en inspirer, du moins pour la conviction et la volonté qui s’en dégageaient. Il semble y avoir unanimité autour du concept « unité » qui, par défaut d’exister, paraît être la faille qui alimente nos dissensions et handicape notre avancement, au point que la plupart des Haïtiens en appellent à sa vertu et que nos politiciens en font leur leitmotiv. Il ne s’agit pas de cette « unité » conjoncturelle qui lie pour un temps et qui fragilise les relations une fois que les conditions qui l’ont créée disparaissent.

On a peine à réaliser que ce pays, qui fut, avec Cuba, pionnier du développement touristique dans la mer des Antilles, et dont les installations ont servi de modèle à nos voisins, soit omis des grandes destinations fréquentées.

L’unité dont nous faisons mention, et que tous les Haïtiens souhaitent de leurs vœux, est celle qui devra être engendrée par notre histoire commune et qui sera cimentée par un lien qui raffermira l’union et constituera un agrégat indestructible.

Pénible constat qui nous afflige et nous renvoie au plus profond de nous-mêmes, à méditer sur l’ampleur de notre échec. Car il faudra bien sortir de ce marasme, redonner un sens à notre vie de peuple, pour enfin reconquérir notre dignité. Point n’est besoin de jeter l’anathème sur les autres. Point n’est besoin de ces envolées nationalistes qui condamnent l’étranger, qui demandent son départ, si par nécessité il peut arriver que nous soyons amenés à l’avenir à solliciter son retour. Une claire conscience doit établir les causes de nos malheurs. En ce sens, trop d’analyses, de commentaires et de thèses ont déjà été présentés pour que nous n’arrivions pas à en savoir les raisons fondamentales. Donnons-nous pour tâche première de mettre de l’ordre dans la maison et de réaliser ce que le professeur Marcel Gilbert appelait notre « unité historique de peuple4 ».

L’unité à laquelle nous référons est celle qui favorise le renforcement de notre identité plurielle et qui nous rassure dans l’affirmation de son expressivité.

Défi titanesque, quand on connaît toutes les contradictions et les controverses qui ont présidé à la naissance de la nation. Considérant ces inconvénients, une seule voie nous y engage, celle qui nous unit malgré nos différences : la CULTURE. Réaffirmer, en quelque sorte, notre identité de peuple à travers la revalorisation de notre culture. Une façon de créer l’unité qui engendre la synergie nécessaire à la concrétisation de toute œuvre collective. Galvaniser nos énergies, dans une vaste campagne de conscientisation, de motivation et d’éducation, à l’instar de celle qui fut menée aux États-Unis d’Amérique, dans les années 1960, par les grands leaders noirs, pour la conquête des droits civiques et politiques de leurs frères et sœurs de race. Ou de celle qui avait été entreprise en Chine, par le président Mao Zedong, en 1966, dans le cadre de la révolution culturelle. 4. Leitmotiv du professeur Marcel Gilbert lors de ses interventions publiques.

Cette identité, qui fait que l’on distingue, à mille lieues de sa terre natale, tout homme ou toute femme de chez nous, de leurs congénères antillais, africains ou afro-américains, nous confère une personnalité citoyenne à nulle autre pareille. C’est cette spécificité qui alimente une culture d’une originalité particulière et qui se manifeste à travers des formes artistiques et littéraires des plus variées et des plus authentiques. C’est cette authenticité qui doit nous rassembler dans nos différences, par la certitude que nous avons de grandes valeurs à partager. Seulement alors pourrons-nous prétendre développer un projet commun qui nous unisse et nous soustraie de toute aliénation. Nous ne l’avons que trop répété, les observateurs étrangers ne l’ont que trop constaté, à travers une formulation mercantile qui dérange, parce que ne cadrant pas avec la noblesse de la démarche : dans le bassin des Caraïbes, Haïti a un avantage comparatif certain, sa culture. Profitons donc de cet atout, comme l’ont fait tous les pays qui ont l’avantage de bénéficier de cette richesse, en lui accordant la place qu’il mérite. Ce n’est pas sans raison que des pays comme la France, l’Espagne, l’Égypte et bien d’autres concèdent une place prioritaire et non négligeable à leur politique culturelle. Chez nous, il est temps que nous reconsidérions notre vision du développement en remettant en valeur ce que nous avons de plus précieux et qui a fait notre renommée récemment : notre patrimoine culturel. Alors, Haïti revivra.

Robert Paret est né à Port-au-Prince où il fait ses études primaires et secondaires pour se diriger ensuite vers des études d’architecture. Il en ressort en 1971 avec un diplôme d’ingénieur-architecte. Il est employé dès le début de sa carrière au Service d’Urbanisme du Ministère des Travaux Publics- Transport et Communication. Il y travaillera durant quatre ans avant d'ouvrir son propre bureau d’étude et de construction (ETCO), en collaboration avec quelques collègues ingénieurs et architectes. Dix ans plus tard, il se lance dans des travaux d'Art Plastiques et de peinture. En 2006, il est nommé directeur-général du Musée du Panthéon National Haïtien (MUPANAH). Poste qu’il occupera durant quatre ans et six mois. Depuis 2011, il a repris ses activités de peintre et collabore au quotidien Le NOUVELLISTE. paretrobert@yahoo.fr

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