Vol. 4 n° 1 · Analyse
Le projet RECREAHVI à la clôture du colloque de l’ANR : comment favoriser une reconstruction psychique efficace

En invitant les enfants des rues au colloque de clôture de l’Agence nationale de la recherche et de la Fondation de France, l’équipe du projet RECREAHVI a voulu mettre en évidence l’importance de la reconstruction psychique après une catastrophe naturelle.
En invitant les enfants des rues au colloque de clôture de l’Agence nationale de la recherche et de la Fondation de France, l’équipe du projet RECREAHVI a voulu mettre en évidence l’importance de la reconstruction psychique après une catastrophe naturelle. La créativité dont ces enfants ont fait preuve au cours d’ateliers de peinture est un témoignage des ressources internes sur lesquelles il faut s’appuyer pour favoriser la reconstruction psychique. C’est à ce titre que leur présence était importante. Le colloque de clôture du projet « Haïti pour une reconstruction durable » qui s’est tenu à Port-au-Prince du 3 au 5 décembre 2014 a été l’occasion de présenter les résultats de la recherche RECREAHVI. Les ateliers de peinture proposés à des enfants des rues ont constitué un temps important de cette recherche. Les résultats ont en particulier mis en évidence la créativité intense de ces enfants, créativité qui a été mise à l’honneur pendant le colloque avec l’exposition de leurs peintures et dessins réalisés pendant les ateliers. Il était en effet important de donner une visibilité à leurs réalisations comme témoignage de leur créativité, mais également de leur participation à une production collective. En effet, le foyer Timkatec qui accueillait les enfants des rues a mis en
place, avec l’association Promart Haïti (dirigée par Patrick Cauvin) des ateliers de peinture accompagnés par des peintres professionnels et des psychologues, afin de leur proposer un espace pour exprimer leur vécu interne et figurer les expériences traumatiques qu’ils ont pu vivre. Leur comportement après le séisme de 2010 avait été remarqué, car ils s’étaient montrés particulièrement actifs pour secourir des blessés. On pouvait imaginer qu’ayant été confrontés à la rue et à des conditions de vie particulièrement éprouvantes ils avaient su développer des mécanismes de survie et d’adaptation qui leur permettaient d’être solidaires avec des sinistrés et de faire preuve d’empathie à leur égard. Les ateliers de peinture furent l’occasion pour eux d’exprimer, à un interlocuteur institutionnel et professionnel, ce qu’ils portent en eux de traumatismes, mais aussi de capacité de résilience. Mais c’était aussi la possibilité de s’inscrire dans une expression artistique reconnue et portée par la culture haïtienne à travers la présence des artistes peintres qui leur transmettaient les techniques. Les productions recueillies ont permis de constater l’intérêt de cette médiation artistique dont ils ont su se saisir pour témoigner d’un monde interne riche malgré le chaos qui les habite. Leur participation a aussi permis de prendre conscience de leur capacité de témoigner
et de partager leur imaginaire et leurs préoccupations à travers un mode d’expression reconnu culturellement, en plus d’accepter des conseils, des techniques, bref un certain savoir de la part de leurs aînés. Pour toutes ces raisons, il était important de leur faire une place pendant ce colloque qui rendait compte des résultats des différents projets axés sur une reconstruction durable. La reconstruction possible de ces enfants jusque-là livrés à eux-mêmes dans la rue est une perspective rassurante. Si la reconstruction matérielle est primordiale pour donner des conditions de vie décentes aux habitants, la reconstruction psychique a été peu évoquée au cours de ce colloque, comme si elle était secondaire. Le projet RECREAHVI était le seul à traiter de l’impact traumatique d’une telle catastrophe sur les gens, sur les enfants des rues en particulier, et des conditions à mettre en place pour favoriser une reconstruction psychique efficace. L’atelier de peinture a ainsi pu offrir une expérimentation autour d’une médiation. Dans ce premier temps, il n’avait pas de visée thérapeutique et c’est pourquoi les productions ont pu donner lieu à une exposition. Mais il a mis en évidence l’intérêt de cette médiation pour mettre au travail la transformation des expériences traumatiques antérieures et celles dues au séisme.
Les retombées de cette expérience sont donc riches et prometteuses à plusieurs égards : pour les enfants qui ont participé aux ateliers et pour d’autres personnes (enfants et adultes) à qui il sera possible de proposer une telle médiation thérapeutique. Dans cette perspective de reconstruction durable en Haïti, la reconstruction psychique a toute sa place et l’on sait combien le travail d’élaboration d’un tel traumatisme est long, douloureux, et peut réactiver des expériences catastrophiques antérieures. À l’instar de l’Association haïtienne de psychologie (AHPsy), le projet de la Fondation haïtienne de santé mentale (FHSM) ouvre des perspectives intéressantes pour la
prise en charge des maladies psychiques, et plus particulièrement la prise en charge des personnes porteuses de symptômes post-traumatiques encore importants après le séisme. C’est pour toutes ces raisons que l’équipe du projet ANR-RECREAHVI tenait à donner une place aux enfants des rues pendant ce colloque. Ces enfants qu’habituellement l’on regarde avec méfiance ou que l’on considère comme des enfants perdus ont donc été accueillis et applaudis par tous les participants pour leurs peintures et leurs dessins. Il s’agissait de leur montrer notre reconnaissance en tant que chercheurs et en tant que psychologues pour ce qu’ils nous ont appris et donné afin de
faire avancer cette recherche, mais aussi de leur montrer que ce qu’ils avaient produit, c’est-à-dire ce qu’ils donnaient à voir d’eux, pouvait être accueilli, apprécié et valorisé. Comment ces enfants qui ont choisi de fuir leur milieu familial plutôt que de continuer à subir la violence qui y régnait ont-ils reçu cet accueil et ce témoignage des adultes ? Leur expression traduisait une certaine intimidation, mais aussi une certaine satisfaction devant cette reconnaissance. La présence des peintres qui les ont accompagnés tout au long des ateliers a pu jouer un rôle de « passeur » rassurant. Un autre avenir est-il possible pour eux ? Un autre regard peut-être. C’était le but de leur invitation à ce colloque de clôture.
Lisbeth Brolles est psychologue clinicienne, docteure en psychologie et chercheuse associée au Centre de recherche en psychopathologie et psychologie clinique à l’Université Lyon 2. Elle est membre de l’équipe du projet ANR-RECREAHVI et ses recherches portent sur l’approche clinique des problématiques liées à l’école et aux savoirs ainsi que sur les méthodes projectives et le dessin. lisbethbrolles@gmail.com
