Vol. 4 n° 1 · Analyse
Les symboles historiques et culturels dans les dessins des enfants des rues : l’identité collective comme ressource conative d’appel psychique groupal

Lè nou soti sitiyasyon nan wòdpòte espas lari ayisyen an, nou parèt ak yon ipotèz, kote, kòm timoun yo nan lari a, espas sosyal sa a parèt nan reprezantasyon foto yo epi yon pati nan fòmasyon sa yo chita sou kèk fòm transfè sichik.
Rezime : Rechèch nou an chita sou senbòl istorik ak senbòl kiltirèl nan desen ti Ayisyen ki ap viv nan lari, de ane apre tranblemanntè janvye 2010 la. Lè nou soti sitiyasyon nan wòdpòte espas lari ayisyen an, nou parèt ak yon ipotèz, kote, kòm timoun yo nan lari a, espas sosyal sa a parèt nan reprezantasyon foto yo epi yon pati nan fòmasyon sa yo chita sou kèk fòm transfè sichik. Apati obsèvasyon ki fèt nan yon anviwonnman dispoze pou kreyasyon terapi bò kote jenn timoun soti 10 rive 18 lane, etid sa a demontre senbòl istorik ak senbòl kiltirèl ayisyen yo prezante idantite kolektif la kòm resous ki kapab reveye aspè sichik grap timoun ki nan lari a de bra pandye nan yon sitiyasyon ekstrèm.
1. INTRODUCTION
Un enfant des rues est un enfant de moins de 15 ans qui vit et dort dans la rue. Il est en rupture avec sa famille vers laquelle il ne peut ou ne veut pas retourner. Dans ces conditions psychiques extrêmes, l’enfant devra mettre en œuvre des stratégies pour « survivre », ce qui ne signifie plus vivre, mais pas non plus mourir [1]. La rue est perçue par ces enfants comme un endroit meilleur pour assurer leur survie et aussi comme un espace intermédiaire entre le sujet et le monde, entre moi et l’autre, entre l’expérience subie et le processus créatif dans l’œuvre. La rue constituera le support figuratif des scènes internes du sujet empreint de ses conflits et chargé des relations intrasubjectives dans un espace transitionnel. L’espace psychique est aussi au moins une métaphore, un double, de l’espace de notre représentation et de notre projection dans cette image, dans cet espace-temps. Notre étude pourrait, tant sur le concept que sur la réalité, conduire à de multiples enquêtes et jouer un rôle central dans cet espace psychique et imaginaire
de l’enfant, ou plus précisément dans la représentation par le dessin des symboles historiques, tels que la Cathédrale de Portau-Prince, le drapeau d’Haïti et des symboles culturels comme le « Restavèk1 », Dessalines2, Toussaint Louverture3, « l’Arbre de la liberté des Noirs4 », le football, le père de famille, etc. Le processus créatif peut être considéré comme un espace de trouvé-créé winnicottien permettant à l’enfant, par le biais de l’imaginaire, de représenter une image de soi dans la réalité, en gardant avec elle un contact étroit. L’effort pour organiser le dessin exige à la fois de figurer et de construire extemporanément cette représentation de soi à travers ou au sein d’une représentation du monde. 1. « Reste avec », enfants en domesticité) ; un reste de l’héritage colonial. 2. Général en chef de l’armée indigène qui combattit en fin 1803 les troupes de Napoléon et réalisa l’indépendance d’Haïti, le 1er janvier 1804. 3. Toussaint Louverture est un général de l’armée indigène. 4. « Il poussera par les racines parce qu’elles sont profondes et nombreuses » (18 novembre 1803).
Cahier thématique – Les enfants des rues en Haïti
2. L’IDENTITÉ COLLECTIVE
L’identité peut se définir d’une façon très large comme ce qui distingue et ce qui rapproche : ce qui distingue un être ou un groupe d’un autre être ou d’un autre groupe et ce qui rapproche les membres d’un même groupe, ce qui fait qu’il a rejoint un groupe. En effet, l’unicité qu’implique la notion d’identité ne peut se concevoir sans l’altérité. Les caractéristiques dites « objectives » d’un groupe, c’est-à-dire ce qui est reconnu comme marquant sa différence par rapport à d’autres groupes, relèvent d’un acte de catégorisation qui institue une réalité lorsqu’il est exercé par une autorité légitime [2]. Le processus de production de l’identité collective est le produit d’une histoire en ce sens que l’objectivation des différences se rapporte aux luttes symboliques et aux enjeux de pouvoir qui font qu’à un moment donné on reconnaît là un groupe spécifique. C’est pourquoi la légitimité d’une identité collective passe par la reconnaissance de l’histoire du territoire auquel elle se rapporte alors même qu’elle constitue le résultat de luttes symboliques spécifiques qui la font exister parce qu’elles l’ont différenciée de l’histoire d’autres territoires. Ainsi, on peut dire que l’identité collective, comme toute construction sociale du réel à travers la production de catégories, est le produit d’un processus discursif et cognitif en même temps que sa reconnaissance produite par le discours et les représentations mentales reflétés dans les symboles historiques et culturels dessinés par les enfants des rues dans les groupes.
3. LE GROUPE COMME STRUCTURE D’APPEL ET D’EMPLACEMENTS PSYCHIQUES
La théorie du groupe comme appareil psychique groupal définit le groupe comme une structure d’appel et d’assignation d’emplacements psychiques nécessaires à son fonctionnement et à son maintien. Le groupe impose à ses sujets un certain nombre de contraintes psychiques ; celles-ci concernent les renoncements, les abandons ou les effacements d’une partie de la réalité psychique : renoncement pulsionnel, abandon des idéaux personnels, effacement des limites du Moi ou de la singularité des pensées, exigences de croyance, de représentation, de normes perceptives, d’adhésion aux idéaux et aux sentiments communs. Le groupe prescrit aussi les pactes et les alliances inconscients, préconscients et conscients. En échange, il assume également un certain nombre de services au bénéfice de ses sujets, services auxquels ils collaborent, par exemple, par l’édification de mécanismes de défense collectifs [3].
4. LES RESSOURCES CONATIVES
Toutefois, une croyance peut prendre des formes très différentes. Elle peut notamment s’enraciner dans des systèmes de représentation du monde susceptibles, finalement, de freiner l’évolution du sujet. Trop perméable, le système de croyances se réaménage sans cesse et s’ouvre sans discernement à tout ce qui peut « encombrer l’esprit ». Il empêche alors le sujet de
faire preuve d’une appréciation suffisante de ce qu’il vit, de ce qu’il voit ou de ce qu’il ressent. Cette disposition de l’esprit, qui amène à croire facilement les affirmations d’autrui portant sur des faits ou des idées sans fondement sérieux ou sans vraisemblance, ne peut évidemment en aucun cas être considérée comme un véritable signe de résilience. L’aptitude du sujet à trouver un sens à ce qu’il a vécu, au monde dans lequel il subit des épreuves et à la disparition de ceux qui en font partie, y compris sa propre disparition, apporte des indices précieux quant à sa capacité à poursuivre son évolution au-delà de l’exposition à un événement traumatique [4]. Donner un sens au fracas revient incontestablement à lui trouver une explication. Le fait d’attribuer une signification à une expérience traumatique est par ailleurs reconnu comme une étape importante dans le processus d’adaptation des victimes d’événements traumatiques [5]. Ci-après nous montrons comment Gill, enfant de la rue, utilise dans son dessin les symboles historiques et culturels haïtiens pour trouver un sens à ce qu’il a vécu et raconter sa propre souffrance ainsi que ses désirs de liberté.
5. LE CAS DE GILL
Gill est un adolescent âgé de 13 ans, souriant, communicatif et agréable ; il donnait l’impression de savoir s’organiser. Sa tenue vestimentaire était négligée et sale, ses vêtements déchirés, il marchait pieds nus. Au cours des séances, il dessinait de façon très concentrée, ne s’intéressait pas aux personnes qui l’entouraient et ne me demandait rien, comme s’il n’existait pas. Après avoir terminé son dessin, il me le rendait et me faisait part de son contenu ou des associations liées au dessin de façon très concise et précise, puis il partait. Dans le dessin représenté à la figure 1, nous voyons comment Gill utilise des pastels rouges et bleus pour colorier les drapeaux, le récipient (et le sang). Il se dessine au crayon comme esclave ; il dessine une chaise, le mur de pierres, des chaînes, et écrit « Respect et Dessalines ». Gill se dessine lui-même comme esclave (je relate l’histoire qu’il m’a racontée), lié par des menottes aux mains et aux pieds près d’un mur de prison gouvernementale représentant Haïti (le drapeau d’Haïti) et la France (le drapeau de la France) ; derrière lui se trouve une chaise. À côté de lui et sur sa tête est attaché un ruban aux couleurs du drapeau haïtien. L’esclave pleure et du sang coule de ses mains vers un récipient coloré dont une moitié est rouge, l’autre bleue et sous lequel est inscrit le mot « Dessalines ». Ce nom est lié à l’histoire et à la géographie d’Haïti. Dans la partie supérieure droite de la feuille est écrit le mot « Respect ». La confrontation de Gill face à sa vie dans la rue est très intellectuelle, littéraire, émotionnellement déconnectée. Il sépare la partie émotionnelle de la partie mentale pour s’aider lui-même à survivre aux difficultés de la vie dans la rue.
Cahier thématique – Les enfants des rues en Haïti
Figure 1
Dessin de Gill.
6. CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
Le cas de Gill montre les deux façons dont les enfants des rues utilisent les récits historiques et culturels. La première, comme mécanismes de défense collective pour se protéger contre la désagrégation et la perte du sentiment de soi. La seconde, pour leur donner un sens, un destin commun, de l’optimisme et l’espoir qu’un jour la souffrance prendra fin et que tout ira bien. Leur processus créatif symbolise l’investissement libidinal de l’errance et la groupalité interne. Les fils projectifs [6] des symboles historiques et culturels dans les dessins des enfants des rues présentent leur identité collective en tant que ressource conative psychique groupale. Ils montrent un lieu social de projection et de recherche des qualités fraternelles symboliques.
1 ROUSSILLON, René (2005). « Les situations extrêmes et la clinique de la survivance psychique », dans Furtos et Laval (dir.), La santé mentale en actes : De la clinique au politique, p. 221-238. 2 GARCIA, Marie-Carmen (1995). Analyse du processus de production de l’identité nationale en Catalogne, Tome I, Thèse de sociologie et science sociales, Université Lumière-Lyon 2, France. 3 KAES, René (1989). « Ruptures catastrophiques et travail de la mémoire », dans Kaes (dir.), Violence d’État et psychanalyse, Paris, Dunod, p. 178. 4 POURTOIS, Jean-Pierre, HUMBEECK, Bruno, et DESMET, Huguette (2012). Les ressources de la résilience, Paris, PUF, 392 p. 5 GENINET, Isabelle, et MARCHAND, André (2007). « La recherche d’un sens à la suite d’un évènement traumatique », Santé mentale au Québec, vol. 32, no 2, p. 11-35. 6 DERIVOIS, Daniel (2013). « Examen psychologique d’un adolescent de migrant », dans Mazoyer (dir.), Clinique et médiation projective, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, p. 43-71.
Iris Wexler Buzaglo est art-thérapeute et doctorante en psychologie sous la direction de Daniel Derivois au Centre de recherche en psychopathologie et psychologie clinique (CRPPC), à l’Université Lyon 2. Elle est membre de l’équipe du projet ANR-RECREAHVI et ses travaux de recherche portent sur le traumatisme et le processus créateur chez les enfants des rues. iris_wexler@yahoo.com
Lancement de la 4e édition (2015) du
Programme des Prix d’excellence du GRAHN Vous êtes invité-e-s à proposer des candidatures de personnes méritantes qui vivent en Haïti à un ou plusieurs des prix suivants : 1. Prix de l’Action citoyenne de l’année
9. Prix du Leadership de l’année
2. Prix de l’Agriculteur de l’année
10. Prix de Littérature d’expression créole de l’année
3. Prix de l’Artisan de l’année
11. Prix de Littérature d’expression française de l’année
4. Prix de la Collaboration et de l’entraide de l’année
12. Prix de l’Organisme de l’année
5. Prix de l’Éducateur de l’année
13. Prix de la Ruralité de l’année
6. Prix de l’Entrepreneuriat « Madan Sara » de l’année
14. Prix du Scientifique de l’année
7. Prix de l’Environnement et de l’aménagement de l’année
15. Prix Groupe Jean Vorbe du Sportif féminin de l’année
8. Prix du Jeune entrepreneur de l’année
16. Prix Groupe Jean Vorbe du Sportif masculin de l’année
Date limite pour proposer des candidatures au concours 2015 : 31 juillet 2015 Formulaire de mise en candidature : http://www.grahn-monde.org/index.php/formulaire Informations générales : http://www.grahn-monde.org/index.php/activites/prix-d-excellence/liste-et-definition-des-prix
