Vol. 4 n° 1 · Mot des coéditeurs
Enfants des rues en Haïti
La problématique des enfants des rues est une préoccupation mondiale qui mobilise politiques et professionnels du social dans la mise en place de dispositifs d’éducation adaptés à leurs besoins.
La problématique des enfants des rues est une préoccupation mondiale qui mobilise politiques et professionnels du social dans la mise en place de dispositifs d’éducation adaptés à leurs besoins. Cependant, l’efficacité de ces dispositifs dépend non seulement de la compréhension des vécus subjectifs profonds de ces enfants, mais aussi du contexte sociopolitique de leur mise en œuvre. Ainsi, dans des pays comme la Namibie, le Mali, le Togo, la Roumanie ou encore le Brésil ou le Pérou, les projets de réinsertion sociale tiennent compte des spécificités historiques culturelles locales tout en s’inspirant de ce qui se pratique ailleurs. Il arrive aussi que des événements majeurs viennent reconfigurer la problématique de ces enfants, mettant ainsi en évidence des zones insuffisamment explorées de leurs souffrances et leurs ressources disponibles. C’est le cas d’Haïti.
processus d’insertion-réinsertion dans le contexte culturel et social d’Haïti.
En effet, l’événement sismique du 12 janvier 2010 a frappé les enfants des rues en Haïti en pleine rue. Heureusement qu’ils étaient dans les rues. Ils ont ainsi pu échapper au béton meurtrier. La rue – moyen souvent utilisé pour échapper notamment aux maltraitances intrafamiliales (enfants restavèk), mais aussi milieu de tous les dangers pour les enfants – a été tout à coup renforcée dans son statut d’espace protecteur pour les enfants des rues ainsi que pour ceux habitués à vivre sous un toit. Au lendemain du séisme, des tentes ont jalonné les rues de Port-auPrince et des quartiers environnants, donnant ainsi à l’espace urbain une allure de « grande maison humaine de protection ». Les enfants des rues ont, en quelque sorte, accueilli dans leur espace de vie des milliers d’autres enfants et d’adultes de toutes les couches sociales. Ils ont largement contribué à sauver des vies, dévoilant spontanément leurs stratégies de « maturité » pour faire face à l’adversité, leur sens de la « sur-vie » et du collectif.
Cependant, un fort taux de résilience ne signifie pas une absence de traumatisme. Ces enfants font certes preuve d’une grande capacité créatrice leur permettant de tenter la reconstruction de leurs enveloppes environnementales ; en revanche, ils souffrent parfois bruyamment (violences, vols, consommation de produits toxiques, etc.) mais toujours discrètement de leurs blessures familiales, sociales, anciennes et actuelles. Ils souffrent d’inhumanité. Les accompagner de manière efficace nécessite alors d’être à l’écoute de leurs ressources internes, de déconstruire nos représentations « stigmatisantes », d’adapter nos postures professionnelles et institutionnelles mais aussi de s’inspirer de ce qui se passe ailleurs.
À l’heure des réflexions sur la désinstitutionnalisation de la prise en charge en Haïti, débat actuel (2015)1 dans le cadre de la protection de l’enfance, il est impératif de mettre la problématique des enfants des rues au cœur des discussions. Les interventions qui visent des enfants des rues demandent une souplesse qui tienne compte de la complexité des variables en jeu dans le
1. L’Institut du bien-être social et de recherches (IBESR), de concert avec une trentaine d’organisations travaillant dans la protection, a organisé un atelier sur la désinstitutionnalisation de la prise en charge des enfants au mois de mars 2015.
Dans le cadre de la reconstruction globale d’Haïti, nous avons mené une recherche sur la résilience et le processus créateur des enfants et adolescents haïtiens (ANR-RECREAHVI2) en incluant un échantillon d’enfants des rues. Les premiers résultats montrent non seulement que les enfants haïtiens en général ont un taux de résilience plus élevé que les enfants du Japon, de la Chine ou du Chili ayant été confrontés aux catastrophes naturelles, mais aussi que les « enfants des rues, non scolarisés » en Haïti présentent un taux de résilience nettement plus élevé que les enfants scolarisés vivant sous un toit. Cela nous a amenés à avancer l’hypothèse de la rue comme espace potentiel de résilience.
Ce cahier thématique donne la parole à des chercheurs, professionnels ayant rencontré des enfants des rues en Haïti. Avec des styles différents et des angles de vue divers, ils proposent une certaine radiographie des difficultés mais aussi des ressources internes créatrices des enfants des rues ainsi que de leur intériorisation des tuteurs de résilience comme la famille, l’école et les centres sociaux en général. L’ensemble des textes – illustrés de dessins d’enfants réalisés au cours d’ateliers artistiques – parle d’expériences singulières auprès de ces enfants du monde « sans adresse » mais qui 2. Projet financé par l’Agence nationale de la recherche en France (ANR : ANR-10-HAIT-002) sur la résilience et le processus créateur chez les enfants et adolescents haïtiens victimes de catastrophes naturelles (http://www.colloque-anr-fdf-haiti.fr/media/ligne/4.6_RECREAHVI_ DDerivois.pdf et http://recreahvi-anr-haiti.e-monsite.com).
Cahier thématique – Les enfants des rues en Haïti
s’adressent quotidiennement aux passants, leur tendant la main ainsi qu’à l’État, censé garantir la cohésion sociale dans la Cité. Par-delà sa dimension matérielle, la main tendue est un appel à l’Humanité. Quel que soit le contexte géographique et culturel,
ces enfants du monde poussent un seul et même cri : celui d’une enfance volée, violée mais qui continue d’espérer. Discrètement. Saurons-nous les regarder différemment ? Bonne lecture.
Daniel Derivois, PhD est psychologue clinicien et Maître de Conférence en psychologie, Habilité à Diriger les Recherches à l’Université Lyon 2, au Centre de Recherche en Psychopathologie et Psychologie Clinique. Ses recherches portent sur le traumatisme, la résilience, les enfants, les adolescents et les familles fragilisés dans des contextes sociaux et culturels actuels. Il est le responsable scientifique et coordonnateur du projet ANR-RECREAHVI. daniel.derivois@univ-lyon2.fr Josué Vaval est professeur à l’Université d’Etat d’Haïti (UEH). Il est Vice-doyen aux affaires académiques de la Faculté des Sciences Humaines/ UEH-FASCH. Il travaille sur la thématique enfance en situations difficiles, et participe dans un certain nombre d’études sur la protection de l’enfance en Haïti. vavaljosue@yahoo.fr Amira Karray est psychologue clinicienne et docteure en psychologie de l’Université Lyon 2. Elle est chargée de cours à l’Université Lyon 2 et à l’Université Catholique de Lyon. Membre de l’équipe du projet ANR-RECREAHVI, ses travaux de recherche portent sur l’école, les jeunes en difficulté dans des contextes culturels et institutionnels différents ainsi que sur les questions de violence en milieu éducatif et urbain. amira. karray@univ-lyon2.fr
