Vol. 4 n° 1 · Analyse

La représentation de la famille dans les dessins des enfants et adolescents des rues en Haïti

Première page — Nathalie Guillier-Pasut

À partir de dessins réalisés par des enfants des rues en Haïti, nous verrons comment ces enfants, à travers ce dispositif d’accès à l’imaginaire et cette possibilité d’expression privilégiée, perçoivent et pensent la famille, dans ses rencontres avec l’altérité.

« La famille est un archipel. » Maurice Chapelan, Amoralités familières, 1964. Résumé : C’est dans le cadre du projet ANR-RECREAHVI Résilience et processus créateurs chez les enfants et adolescents haïtiens victimes de catastrophes naturelles que cet article se propose d’étudier les indices de la présence des tuteurs potentiels de résilience chez ces enfants et adolescents victimes. Il y est question d’un tuteur en particulier : la famille. À partir de dessins réalisés par des enfants des rues en Haïti, nous verrons comment ces enfants, à travers ce dispositif d’accès à l’imaginaire et cette possibilité d’expression privilégiée, perçoivent et pensent la famille, dans ses rencontres avec l’altérité.

Rezime : Se nan kad pwojè ANR-RECREAHVI Rezilyans ak pwosesis kreyatè kay timoun ak jenn timoun ayisyen viktim katastwòf natirèl yo, atik sa a pwopoze etidye siy prezans pwotektè posib rezilyans kay timoun ak jenn timoun ki viktim yo. Nou ap pale de yon pwotektè an patikilye : fanmi an. Apati desen timoun nan lari Ayiti yo reyalize , nou ap wè kouman timoun sa yo, nan mwayen pou nou antre nan domèn imajinasyon ak posiblite ekspresyon privilejye sa a, konprann sans lafanmi an epi panse ak li, nan rankont yo avèk diferans yo genyen nan yo.

1. INTRODUCTION

Ce court texte s’inscrit dans le cadre du projet ANRRECREAHVI Résilience et Processus créateurs chez les enfants et adolescents haïtiens victimes de catastrophes naturelles, sous la responsabilité scientifique et la coordination de Daniel Derivois1. À partir de la phase quantitative et des presque 300 dessins réalisés par des enfants et des adolescents des rues, nous proposons d’étudier les indices de la présence des tuteurs potentiels de résilience chez ces enfants et adolescents victimes. D’un tuteur en particulier : la famille.

2. L’ABSENCE FONDAMENTALE DE LA FAMILLE

Pour ces jeunes des rues de 10 à 18 ans rencontrés à Port-auPrince, d’emblée, la famille se définit par son absence dans la vie quotidienne. Après fugues, ruptures… dans tous les cas le départ de la famille, de l’espace familial, la famille se dit, se signifie avant tout seulement dans le fait qu’elle n’est plus, au présent. La famille réelle, originelle, biologique pour certains, comme la famille d’accueil pour d’autres, vivant en domesticité. Chez ces enfants et adolescents, comme chez d’autres ayant vécu des maltraitances physiques, éducatives ou sexuelles, des traumatismes de toutes sortes, le départ signe le changement, 1. http://www.univ-lyon2.fr/recherche/appui-a-la-recherche/recreahviresilience-et-processus-createur-chez-les-enfants-et-les-adolescents-haitiens-victimes-de-catastrophes-naturelles--446894. kjsp ?RH=WWW3APP

l’ailleurs, le renouveau, même s’il s’agit alors d’un renouveau environnemental et relationnel fragilisé par la vie dans la rue et son insécurité. Quelque chose semble persister pourtant : ce qui fait ou peut faire famille à l’intérieur de soi, ce qui peut faire suffisamment environnement sécurisant à l’intérieur de l’enfant et de l’adolescent pour qu’il puisse poursuivre sa construction psychique. Nous formulons en ce sens l’hypothèse générale suivante : ces jeunes, au moyen de cette scène de figurabilité que constitue le dessin, témoignent d’une véritable quête d’un autre qui soit à la fois familial et familier, et qui puisse être protecteur, solide et étayant, un autre-environnement dans lequel la famille réelle puisse prendre place d’empreinte dans la psyché de l’enfant. Ainsi, dans le cadre de notre réflexion sur la question de la famille, nous nous sommes arrêtés sur les analyseurs suivants, constituant ce que nous proposons d’appeler la figuration de base de la famille dans le dessin, à savoir : 1. la représentation simultanée de plusieurs personnages ; 2. la représentation du lieu, de l’espace ordinaire de vie de la famille : la maison ; 3. la représentation des attributs de la maison familiale : le mobilier et la décoration en particulier des pièces à vivre (investissement de la maison comme chez-soi ou non) ; 4. la représentation de la vie familiale (échanges verbaux, échanges sensoriels, jeux, moments de repas, mais aussi en

Cahier thématique – Les enfants des rues en Haïti

lien avec les interactions précoces, la question de la transmission, etc.) ; 5. la représentation des mouvements/enjeux d’appartenance, de filiation (proximité, taille, organisation/juxtaposition des personnages, ressemblance, etc.) ; 6. la représentation des liens de la famille à l’environnement (ce qui peut être figuré graphiquement ou non autour de/en relation avec la maison : la voiture, l’école, les autres, etc.). Que ce soit sur les plans quantitatif (les contenus mêmes des 300 dessins réalisés) et qualitatif, les données recueillies mettent d’emblée en évidence que, dans ces dessins des enfants et adolescents des rues, la famille se dit d’abord dans le manque. Le groupe familial n’est que très peu représenté, les liens d’une entité famille à l’environnement restent pauvres, voire stéréotypés.

3. DU LIEU PRIMORDIAL AUX ESPACES POTENTIELS

La représentation de la famille ne semble pouvoir se mettre en scène que dans la figuration du lieu primordial qui réunit ses membres : la maison. Sans dessin d’un intérieur, de pièces à vivre, d’un mobilier, de personnages, la maison apparaît comme un espace qui signifie la famille du fait même de son existence. Tout se passe comme s’il s’agissait d’un investissement pour l’enfant de l’espace maison comme structure qui puisse être solide, enveloppante et sécurisante plus que d’un investissement de ce lieu comme possibilité d’une vie intime familiale (qui pourrait se dire en violence pour eux). La maison semble ainsi devenir pour ces jeunes un lieu à la fois connu, désiré et redouté, qui rassure tout autant qu’il inquiète et peut enfermer. À l’inverse, il est des espaces qui se signifient dans les possibilités qu’ils offrent : les voitures, les bateaux, les avions, comme moyens potentiels d’une liberté, d’une traversée, voire d’une fuite face à ce que le monde apporte ou n’apporte pas. Des espaces qui n’enferment pas, qui ne font que passer pour ces jeunes, et dont la mobilité protège de la fragilité de l’environnement externe, de l’effondrement possible. Voitures, bateaux et avions sont aussi pour ces jeunes le symbole d’un ailleurs, d’un autrement, d’une vie peut-être meilleure. Et ce qui apparaît plus largement dans les dessins de ces enfants et adolescents, c’est leur manière de figuration et de témoignage du monde extérieur qui les entoure, sans doute de ce qu’ils croisent, voient et rêvent sur leur passage dans les rues. Un monde qui bouge sans cesse, qui peine à tenir et à se stabiliser pour eux. Il est en ce sens possible de proposer l’hypothèse que ces jeunes des rues disent au travers de leurs dessins leur vigilance au monde, aux objets qui les entourent, et plus encore leur attention à l’Autre, dans un besoin impérieux de capter, de connaître, de comprendre et peut-être de figer sur le papier ce qui, des objets matériels, les entoure, leur devient familier, mais continue à leur échapper.

4. ACCROCHAGE PERCEPTIF, MISE À DISTANCE DE L’AFFECT ET RÉPÉTITION DE GROUPE

Les résultats de cette recherche indiquent également que certains enfants et adolescents des rues semblent en panne d’une expression secondarisée de leur affectivité. Si elle peut se mettre en scène dans l’abondance de couleurs, l’affectivité peine toutefois à se figurer autrement dans les productions graphiques, et en particulier dans les liens et les échanges, très pauvres dans l’ensemble, entre les personnages dessinés. Tout se passe comme si l’affect était trop fragile, trop fragilisé, puisque les relations restaient éphémères, incertaines, voire dangereuses, et ce, d’autant plus dans un contexte de précarité sociale et de petites délinquances. Comme si, dès lors, l’appui, l’accrochage au visuel, aux objets externes et matériels, protégeait (même dans le dessin) de l’émergence d’affects douloureux et de vécus traumatiques restés jusqu’ici non élaborables : regarder le monde passer et vivre, en se tenant à distance de son propre vécu du monde et dans le monde. Il paraît à cet égard important de s’arrêter ici sur les nombreux dessins de mains des enfants et adolescents rencontrés : des mains proches ou non de la réalité dans leur coloriage, mais des mains qui prennent forme à partir des mains des jeunes eux-mêmes. Des mains qui, pour le dire autrement, se signifient en enveloppe corporelle, pas seulement cette fois dans un accrochage visuel aux objets matériels de la réalité extérieure, mais aussi dans une attention perceptive aux objets de leur réalité corporelle, celle qui a été mise à mal, fragilisée, voire détruite à la suite du séisme. Enfin, il est à préciser l’impact des éventuels effets de groupe dans les thématiques des dessins, les récurrences des contenus, comme les dessins qui apparaissent comme des suites les uns des autres : peut-être pourrions nous souligner ici, au-delà des effets de « contagion » des thèmes, la nécessité pour ces enfants de faire groupe, peut-être et plus encore groupe familial, en dessinant du semblable, sur un mode spéculaire, voire du même. « Dessiner la même chose, pendant le même temps de groupe », comme pour se sentir inscrit et faisant partie intégrante d’un groupe. Ces enjeux autour du sentiment d’appartenance (familiale) chez ces jeunes se retrouvent pour ainsi dire également dans les nombreux dessins de drapeaux comme de sportifs, dont la nationalité, parfois aussi le nom, sont précisés, mais où il est difficile d’envisager la rivalité et de traiter de l’agressivité relationnelle potentielle.

5. EN QUÊTE DE L’AUTRE

En deçà de la relation se dit avant tout la solitude, qui apparaît au cœur des scènes ou des paysages dessinés. La solitude des personnages, celle des objets, celle des maisons vides, des lieux inhabités. De cette solitude, nous pouvons faire l’hypothèse, en guise de discussion, que ces enfants et adolescents tentent de se

Cahier thématique – Les enfants des rues en Haïti

déprendre au travers d’une figuration dans leurs dessins de leur quête d’un autre, un autre-environnement de l’ordre du connu et coutumier, et en même temps de l’ordre du rassurant et de l’étayant, avec un adulte, mais surtout avec les pairs. Ces jeunes ne seraient-ils pas, en effet, en recherche d’un espace relationnel privilégié à conquérir, un au-delà de la rue ? Ainsi, il semble que ce ne soit pas tant la réalité de la famille biologique ou d’accueil de l’enfant qui compte dans le devenir psychique de ces jeunes, mais bien la réalité du sentiment de la famille que chacun d’eux crée et construit au fur et à mesure des modifications de son environnement et de ses rencontres avec l’altérité dans « l’Habiter (en) Haïti » [1]. Quant au soutien

possible des processus créateurs à l’œuvre chez ces enfants et adolescents des rues, favoriser l’expressivité du jeune, l’expression de son vécu actuel et passé, semble un des possibles pour relancer son lien aux autres dans un cadre étayant et rassurant en présence d’adultes, et pour lui offrir la possibilité d’un espace pour penser les pensées [2], les pensées douces, les pensées douloureuses, mais les pensées impensables aussi. BIBLIOGRAPHIE

1 DERIVOIS, Daniel (2012). « L’hypothèse d’une résilience de l’Esprit et des esprits en Haïti », Sciences-croisées, vol. 11. 2 ANZIEU, Didier (1994). Le penser. Du Moi-peau au Moi-pensant, Paris, Dunod, 291 p.

Nathalie Guillier-Pasut est psychologue clinicienne, doctorante en psychologie au Centre de recherche en psychopathologie et psychologie clinique CRPPC, à l’Université Lyon 2. Elle est membre de l’équipe du projet ANR-RECREAHVI et ses recherches portent sur les problématiques d’enfants confiés à la protection de l’enfance, la parentalité et la famille. nath.guillier@gmail.com

Télécharger le PDF