Vol. 4 n° 2 · Mot des coéditeurs

Mot des coéditeurs

Première page — Jean-Marie Bourjolly et Kettly Mars
Haïti Perspectives, vol. 4 • no 2

Le français et le créole, deux langues comme deux arbres cachant la forêt du système éducatif haïtien en crise : un système desservi à 80 % par le secteur privé et qui produit malheureusement de la médiocrité à un fort pourcentage.

Nous remercions les auteurs – Darline Alexis, Eddy Cavé, Luna Gourgue, Nadève Ménard et Hugues Saint-Fort –, à qui nous devons ce numéro d’Haïti Perspectives consacré à la littérature haïtienne ; les membres du comité éditorial – Robert Berrouët-Oriol, Christophe Charles, Pierre-Michel Chéry, Yves Déjean, Jean Euphèle Milcé, Wilson Paulémond, Dieulermesson Petit-Frère, Claude Pierre, Rodney Saint-Éloi, Evelyne Trouillot Ménard et Frantz Voltaire –, pour l’aide inestimable qu’ils nous apportée dans l’accomplissement du travail d’édition ; Yves Chemla, Michel-Ange Hyppolite et Lemète Zéphyr, pour leur précieux concours.

Dans ce numéro d’Haïti Perspectives consacré au thème « La littérature haïtienne aujourd’hui et demain : succès et défis », nous avons voulu explorer, avec l’aide de nos contributeurs, l’état réel de notre production littéraire et considérer les moyens à prendre pour pérenniser l’engouement qu’elle suscite en Haïti même, ainsi que les succès obtenus par les auteurs haïtiens sur la scène internationale. Sans préjuger de l’angle sous lequel nos contributeurs aborderaient la thématique, nous nous attendions dans une certaine mesure à jauger la production littéraire, à apprendre comment elle se crée, qui l’écrit, dans quelles conditions elle s’édite et se publie, et à comprendre le rapport qu’entretient notre littérature avec les différentes sphères de la société comme l’école, l’université, l’église, la politique, etc. La réponse est arrivée sous la forme d’un plaidoyer pour la survie d’une littérature de qualité qui se traduit dans l’impérative nécessité de résoudre le problème du bilinguisme, lequel se situe au cœur de la société haïtienne en général et du système éducatif haïtien en particulier. Le français et le créole, deux langues comme deux arbres cachant la forêt du système éducatif haïtien en crise : un système desservi à 80 % par le secteur privé et qui produit malheureusement de la médiocrité à un fort pourcentage. Le mot n’est pas trop fort, comme nous le savons tous. Mis à part l’essai d’Eddy Cavé, qui fait un état des lieux du marché du livre en Haïti et conclut à la nécessité de stimuler la production littéraire, les autres contributions sont allées, chacune dans sa perspective, mais en se complétant, au cœur du problème de la langue, qui constitue un blocage à la production littéraire, à l’enseignement de la littérature et à l’enseignement tout court en Haïti. Au lieu d’être un véhicule pour la transmission du savoir, la langue est donc, pour une bonne part, un symbole séculaire de discrimination, de préjugés, de luttes sociales, d’engagement et de dissidence. D’où une gestion difficile parce que politique.

Selon Eddy Cavé (« Sur la nécessité de stimuler la production littéraire en Haïti »), les succès des auteurs haïtiens sont « un dangereux trompe-l’œil ». Ils tendent à occulter des défis, notamment « le bas niveau de scolarisation de la population » et le « bas niveau et la mauvaise répartition des revenus », qui représentent un obstacle de taille à la répétition dans le temps, voire à la multiplication des succès individuels engrangés ces dernières années. Après un état des lieux dans lequel l’auteur explore plus en détail les conditions dans lesquelles évolue notre « industrie » du livre, il nous livre ses recommandations quant aux moyens à prendre pour stimuler notre production littéraire, un projet dont la réalisation peut être vue comme « une condition de l’épanouissement culturel du peuple haïtien, de l’équité sociale, de l’égalité des chances pour tous ». Tout en explorant principalement la chaîne de production de l’objet-livre en Haïti et les pistes de solution pour l’améliorer, Cavé fait un survol de la situation générale de l’apprentissage scolaire et de son incidence sur la qualité de la production littéraire ainsi que sur les limitations d’un lectorat qui ne dispose pas des armes adéquates pour aller à la découverte de sa propre littérature. L’auteur annonce les couleurs en nous faisant comprendre que la production littéraire n’est qu’une facette de la vaste problématique de l’enseignement et de l’accès à la culture. Dans « Création littéraire haïtienne : trois langues, une littérature », Hugues Saint-Fort passe en revue les trois formes d’expression linguistique de notre littérature (en créole, en français et en anglais) et conclut que « malgré la dispersion géographique et la diversité linguistique », elles « véhicule[nt] des thématiques et des préoccupations qui sont aussi bien celles des membres de la diaspora que celles des gens qui sont restés au pays ». Saint-Fort présente aussi un plaidoyer pour la mise en œuvre d’un « capital linguistique créole », qui permette aux unilingues créoles « d’acquérir des profits linguistiques », de façon à « favoriser un développement économique pour le bien-être de la population haïtienne ». Ce faisant, l’auteur soulève une question de fond.

Cahier thématique – La littérature haïtienne aujourd’hui et demain : succès et défis

S’il reconnaît une similarité de thématiques entre les littératures produites en français, en anglais ou en créole par les Haïtiens, du dedans comme du dehors, il exprime le souhait que la langue créole parlée par la majorité du peuple haïtien soit valorisée, structurée, enseignée et diffusée pour le profit d’un plus grand nombre de citoyens. Nadève Ménard, pour sa part, s’attaque à ce qu’elle appelle « le mythe du lecteur haïtien monolingue », « un déni de la pluralité linguistique des Haïtiens dans le discours universitaire ». Selon ce courant de pensée, la société haïtienne comprendrait seulement deux groupes socioéconomiques, caractérisés par la langue parlée ; et, parce qu’ils sont écrits en français et souvent publiés en France, les livres écrits en français par des auteurs haïtiens ne viseraient pas un public haïtien. L’auteure considère qu’il s’agit là d’une « représentation manichéenne de la situation linguistique haïtienne », qui appréhende celle-ci « par le seul biais des divisions de classe ». Elle fait remarquer que ceux qui achètent des livres écrits en français sont en majorité des gens qui ont un faible pouvoir d’achat et qu’il n’est pas certain, par ailleurs, que les Haïtiens monolingues lisent la littérature créole. « À ma connaissance, il n’y a pas eu d’étude évaluant si le lectorat des écrivains varie selon la langue utilisée dans leurs textes. Cependant, j’ai tendance à croire que ceux qui lisent la littérature produite en créole sont les mêmes que ceux qui lisent celle produite en français. » Ménard préconise « l’inclusion de plus de langues dans le répertoire de tout Haïtien » et le développement du créole, libéré de l’étiquette de tradition orale que l’on s’obstine à lui coller, comme « langue littéraire, scientifique, académique ». Elle analyse les points de vue présentés par différents auteurs et conclut que « le mythe du lecteur monolingue est dangereux », mais aussi que l’Haïtien « authentique » n’est pas nécessairement condamné à demeurer monolingue et illettré. L’amour de la littérature, de la poésie, l’engouement pour le théâtre et les contes se développent à l’école, deviennent passion à l’université. Le jeune Haïtien d’aujourd’hui n’a pas les armes pour accéder à ce monde qui peut lui ouvrir le monde. Qui lit la littérature produite au pays ? Comment développer la production littéraire sans développer un lectorat, sans stimuler par un enseignement adapté l’engouement pour la littérature ? Dans Refleksyon pou yon lòt ansèyman literati ayisyen, Luna Gourgue, professeure de littérature (tout comme Nadève Ménard et Darline Alexis), analyse l’inadéquation entre l’enseignement de la littérature haïtienne et le fait, pour celle-ci, de s’écrire non seulement en français, mais aussi et de plus en plus en créole (surtout depuis 1986), avec des écrivains qui, parfois, choisissent d’utiliser tantôt une langue, tantôt l’autre. Elle constate que cet enseignement se fait comme il se faisait autrefois, avec « l’analyse de deux ou trois œuvres écrites en français, beaucoup d’anecdotes sur l’histoire de la littérature et l’absence presque totale d’œuvres en créole » (traduction libre). Au-delà de l’enseignement de la littérature en général et de celui de la littérature haïtienne en particulier, elle pointe du doigt des maux bien connus du système éducatif haïtien, basé sur

la mémorisation à outrance d’une information trop souvent dépourvue de sens. Elle cerne également les questions liées à la formation des professeurs, à la condition enseignante et à la carence de matériel pédagogique. Finalement, elle propose une démarche pour une autre didactique de la littérature haïtienne, basée sur l’étude approfondie des œuvres littéraires, notamment des œuvres écrites en créole, et une évaluation idoine des cours, pour développer la capacité de réflexion des élèves et leur donner les moyens d’exprimer une opinion raisonnée. Pour Darline Alexis (« Enseigner la littérature d’expression créole aujourd’hui en Haïti »), l’enseignement de la littérature d’expression créole dans nos écoles demeure encore à l’état de « possibilité » malgré la réforme éducative de 1982 et les initiatives prises par le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) pour expérimenter le Nouveau secondaire, car « des programmes seuls n’ont jamais contribué, dans aucun pays, à opérationnaliser des réformes ». Elle analyse la littérature d’expression créole dans le secondaire traditionnel puis dans le Nouveau secondaire. Dans le premier cas, elle appuie son analyse sur l’examen du « matériel pédagogique le plus utilisé dans l’enseignement de la littérature haïtienne », à savoir l’Histoire de la littérature haïtienne illustrée par les textes, de Berrou et Pompilus, et conclut que ces auteurs ont « peu insisté sur les œuvres d’expression créole connues de l’époque ». Dans le second cas, elle se penche sur l’expérimentation du Nouveau secondaire, de 2006 à nos jours. Elle constate que quelques extraits de nos classiques sont présentés « dans la version originale française et dans une traduction créole, sans que les activités pédagogiques qui les accompagnent permettent de comprendre l’intérêt de la démarche ». Elle signale la présence de Dezafi et, en même temps, l’absence de textes produits par d’importants pionniers haïtiens de la production en créole de même que celle de tous les auteurs des autres pays de la Caraïbe. Ayant mis au jour des lacunes qui justifient qu’elle ait pu parler de « possibilité », Darline Alexis fait un certain nombre de propositions quant à la formation des « enseignants lecteurs », à l’accès aux livres, à la réédition de textes, à « la réalisation d’au moins une anthologie unilingue où place serait faite au théâtre, aux essais, aux récits, à la poésie… », à l’utilisation de la radio éducative, à la production de manuels et à la formation de traducteurs. Elle conclut que l’enseignement de la littérature en créole est possible, mais à certaines conditions, qu’elle énonce. Eddy Cavé a raison de parler de « dangereux trompe-l’œil ». Les succès individuels que connaît notre littérature sont des phénomènes singuliers. Ils ne s’expliquent pas par un encadrement didactique adapté aux niveaux scolaires ; ils ne sont pas la résultante d’un apprentissage systématique. Ils sont plutôt le produit d’un paradoxe qui cherche encore son explication et son ancrage dans une réalité globale. Mais ces succès risquent de ne pas se renouveler ni se perpétuer si l’enseignement de la littérature demeure à son point actuel de stagnation. La qualité et le succès de la littérature haïtienne au pays et à l’étranger sont en totale

Cahier thématique – La littérature haïtienne aujourd’hui et demain : succès et défis

inadéquation avec l’enseignement de la littérature ; ils passent au contraire par sa valorisation à l’école et sa mise en actualité. Fort heureusement, ces textes de contribution nous (re)tracent un chemin. Le chemin de la lutte pour une littérature haïtienne d’expression créole, qui a toujours existé, mais qui s’est toujours heurtée à un conservatisme présent dans les écoles, les universités, les espaces publics. Le créole a toujours été « toléré » dans notre littérature, étudié avec un minimum d’intérêt. Ses publications ont été pendant longtemps des produits dérivés, des satellites d’une littérature française, seule digne d’intérêt. Ces textes offrent une vision de deux langues réunies dans une complémentarité, en soutien l’une à l’autre pour une meilleure

compréhension du monde. Parler, comprendre, étudier et recevoir une bonne éducation dans la langue de son choix, dans la langue que l’on maîtrise le mieux, est un droit fondamental du citoyen. La littérature haïtienne se porte bien… Tels sont les premiers mots de notre postulat. Elle s’écrit, se publie, se diffuse dans une certaine mesure. Mais sous sa façade de santé, il y a un immense chantier bloqué qui attend de fourmiller d’énergies, d’idées, de mesures progressistes à prendre et à tenir sur le long terme. C’est le grand mérite de ces contributions que de nous en donner une meilleure perspective.

Jean-Marie Bourjolly, est mathématicien, professeur titulaire de logistique à l’Université du Québec à Montréal. Il a publié un roman (Dernier appel, CIDIHCA) et une nouvelle (Pas question, Mémoire d’encrier). jm.bourjolly@gmail.com Kettly Mars est écrivaine, traductrice et correctrice de textes. Elle préside le comité des femmes écrivains du centre PEN-Haïti, est membre du jury du prix littéraire Henri Deschamps et membre du jury international du Fonds Prince Claus des Pays-Bas pour la culture et le développement. Ses romans ont été traduits en plusieurs langues et elle a reçu des distinctions en Haïti et à l’étranger pour son œuvre. kettlymars@ yahoo.com

Lancement de la 4e édition (2015) du

Programme des Prix d’excellence du GRAHN Vous êtes invité-e-s à proposer des candidatures de personnes méritantes qui vivent en Haïti à un ou plusieurs des prix suivants : 1. Prix de l’Action citoyenne de l’année

9. Prix du Leadership de l’année

2. Prix de l’Agriculteur de l’année

10. Prix de Littérature d’expression créole de l’année

3. Prix de l’Artisan de l’année

11. Prix de Littérature d’expression française de l’année

4. Prix de la Collaboration et de l’entraide de l’année

12. Prix de l’Organisme de l’année

5. Prix de l’Éducateur de l’année

13. Prix de la Ruralité de l’année

6. Prix de l’Entrepreneuriat « Madan Sara » de l’année

14. Prix du Scientifique de l’année

7. Prix de l’Environnement et de l’aménagement de l’année

15. Prix Groupe Jean Vorbe du Sportif féminin de l’année

8. Prix du Jeune entrepreneur de l’année

16. Prix Groupe Jean Vorbe du Sportif masculin de l’année

Date limite pour proposer des candidatures au concours 2015 : 31 juillet 2015 Formulaire de mise en candidature : http://www.grahn-monde.org/index.php/formulaire Informations générales : http://www.grahn-monde.org/index.php/activites/prix-d-excellence/liste-et-definition-des-prix

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