Vol. 4 n° 4 · Mot des coéditeurs
Mot des coéditeurs
Ce numéro d’Haïti Perspectives porte sur les savoirs scientifiques et les savoirs traditionnels en Haïti.
Ce numéro d’Haïti Perspectives porte sur les savoirs scientifiques et les savoirs traditionnels en Haïti. Le lecteur y trouvera des articles sur divers sujets où les savoirs, les connaissances, les preuves et les vérités sont au cœur des préoccupations des auteurs. En tant que chercheurs en sciences sociales, nous aimerions ouvrir le numéro en remettant en question cette division entre science et tradition. Nous savons, d’après les travaux des historiens Éric Hobsbawm et Terence Ranger, que le concept de la « tradition » est une « invention » des 18e et 19e siècles, faisant partie de projets de construction d’États-nations. On peut se poser la question à savoir pourquoi on considère que le chapeau de paille et le djakout du paysan haïtien comme des objets « traditionnels », mais pas sa cuillère en métal. En parallèle, nous savons que la pensée scientifique a aussi son histoire et ses traditions. La discipline émergente des études des technologies et des sciences (ETS), marquée par des penseurs tels que Thomas Kuhn et Bruno Latour, nous invite à considérer les conditions de production du savoir scientifique, qui ne sont jamais détachées des relations humaines, des structures de pouvoir et des dynamiques sociales. Nous savons en outre que la recherche scientifique en Haïti est fortement marquée par des relations transnationales, même si la majorité des étudiants et des jeunes chercheurs haïtiens travaillent de façon relativement autonome dans des conditions ardues. Est-il possible, ou même souhaitable, d’envisager une démarche scientifique proprement haïtienne, sans mettre l’accent uniquement sur les défis et les carences ? Le texte de Jean-Baptiste Mario Samedy, analysant les rapports entre les modes de connaissance traditionnels et scientifiques
et le développement socioéconomique, propose une stratégie qui se déploie dans les registres épistémologiques, politiques et stratégiques. Jean Judson Joseph, anthropologue lui aussi et doctorant de l’ISTEAH, fait ressortir cette pertinence dans son article sur l’urgente nécessité de formaliser, d’institutionnaliser la médecine traditionnelle haïtienne dans une cohabitation « harmonieuse » avec la médecine dite « scientifique » pour offrir de meilleurs soins de santé à la population haïtienne. L’article de Pierre Minn porte sur des formations en méthodologie de recherche qualitative pour des cliniciens haïtiens. Étant donné le potentiel que ce type de recherche aurait pour les milieux de la santé en Haïti, l’auteur remet en question ses motivations et ses priorités au regard de ceux de ses étudiants et collègues. L’entretien avec le docteur William Pape, un des plus grands chercheurs et scientifiques haïtiens, nous fait découvrir sa vision moderniste de la science, du développement et du progrès. Le docteur Pape donne également des conseils aux jeunes chercheurs et parle de la coexistence des phénomènes scientifiques et spirituels dans sa propre pensée. Notre entretien avec l’anthropologue Rachel Beauvoir nous confirme la possibilité de cette coexistence à travers la vie du premier Ati national, Max Gesner Beauvoir, qui a su harmoniser en lui les savoirs scientifiques du biochimiste et les savoirs traditionnels du houngan (prêtre vodou). Cela lui a permis d’engager un processus de « modernisation » du vodou, mais aussi de libérer des savoirs d’une grande portée, en particulier sur les plantes médicinales, enfouis dans des traditions qui ont suivi la route de l’esclave pour rester pertinents aujourd’hui encore.
