Vol. 4 n° 4 · Analyse
Un entretien avec le Dr William Pape

Pierre Minn : En tant que chercheur, quelles sont, d’après vous, les plus grandes contributions du savoir scientifique ?
Pierre Minn : En tant que chercheur, quelles sont, d’après vous, les plus grandes contributions du savoir scientifique ? William Pape : Le savoir scientifique est le moteur du développement. On ne peut pas développer un pays sans faire de la recherche et sans appliquer cette recherche dans le contexte du pays. Cet apport est essentiel. PM : Quelle est votre vision du savoir qu’on appelle le « savoir traditionnel » dans le contexte haïtien ? WP : Le savoir traditionnel a son importance également. Parce que si vous vivez près des paysans, vous verrez qu’ils ont une excellente connaissance de la terre et des denrées alimentaires qui poussent dans chaque terroir en particulier. J’ai fait l’expérience plusieurs fois, quand je devais amener des espèces d’arbres dans certains endroits ; ils étaient souvent sceptiques en se demandant si cet arbre allait pouvoir se développer dans cet environnement. Ils disaient qu’il faut toujours planter les arbres qui sont adaptés à la région. Et sur ce point-là, ils ont tout à fait raison, parce que j’ai planté beaucoup d’espèces d’arbres qui n’ont pas pu s’adapter dans certains endroits, et quand j’ai planté les arbres qui étaient originaires de la zone, ils ont pu se développer parfaitement. Donc le savoir des paysans est un savoir vécu et c’est pourquoi ils sont très suspicieux de toute nouvelle intervention. Il faudra prendre le temps de leur expliquer et ils doivent le voir eux-mêmes, le vivre eux-mêmes, pour être persuadés de la pertinence de l’intervention. C’est un peu limitatif dans le sens qu’ils sont moins ouverts, mais en même temps, ils ont l’expérience de leur vécu au quotidien, et ça, c’est quand même très important. Je crois qu’on a chacun quelque chose à apprendre l’un de l’autre. Avec les connaissances scientifiques, on sait que pour faire pousser les arbres, il faut considérer non seulement l’altitude mais la latitude. On parlera de la latitude au paysan, il ne comprendra pas. Mais il sait pour sûr, mieux que toute autre personne, les arbres qui sont capables de pousser dans son environnement, et là il aura parfaitement raison. C’est un exemple pour montrer que le savoir empirique a également toute son importance. PM : Quand vous dites « savoir empirique », c’est en lien avec le savoir traditionnel ? WP : Oui, le savoir qu’on acquiert par l’expérience personnelle et parfois collective. Évidemment, le savoir traditionnel est limité par beaucoup de choses. Par exemple, il y a des croyances superstitieuses qui sont liées au fait que les gens vivent dans le
noir, où il n’y a pas d’électricité. Et il suffirait d’amener l’électricité dans la zone, qu’il y ait de la lumière là où ils sont, pour changer complètement leurs perceptions. Le modernisme et le développement vont nécessairement bousculer certains savoirs traditionnels. Aussi, dans le savoir traditionnel, il y a rarement la connaissance de la possibilité et de la probabilité. Ces notions ne sont pas bien perçues. Par exemple, je me souviens qu’un ami à moi, à l’approche d’un cyclone qui arrivait vers Haïti, a été vers les paysans pour leur dire : « Écoutez, il faut couper les branches des arbres qui sont près de votre maison. » Ils étaient hésitants à le faire, la plupart ne l’ont pas fait, et fort heureusement, le cyclone a dévié de sa course au dernier moment, et il n’y a pas eu l’impact qu’on avait prévu, et ils ont dit à mon ami : « Vous voyez ? Vous étiez en train de nous paniquer pour couper des branches d’arbres et le cyclone tant attendu n’est pas arrivé. » Donc, pour mieux appréhender l’avenir et pour dominer le monde où on vit, on doit avoir une bonne connaissance des probabilités et des possibilités. Pour eux, il y a ce qui est et ce qui n’est pas. Il n’y a pas cette notion de ce qui pourrait être. PM : Est-ce que vous voyez des situations où le savoir scientifique peut être néfaste ? Des situations où il n’est pas désirable de développer ce type de savoir ? WP : Bon, je pense que ça peut être néfaste dans le sens où, comme disait Francis Bacon, « a little knowledge is very dangerous ». Donc, il faut approfondir. Il ne faut pas lancer des notions sans bien expliquer. Les gens, sans avoir la connaissance scientifique, ont souvent une autre connaissance plus pratique qui est pleine de logique. Par exemple, les « marchandes Sarah », comme on les appelle, qui vont à Panama, qui vont à Taiwan acheter pour des millions de dollars, n’ont pas fait de grandes études, mais elles comprennent parfaitement la notion de gain. Et si elles avaient eu la chance d’être éduquées, elles seraient des génies, parce qu’elles ont développé d’elles-mêmes le savoirfaire pour faire fructifier leur commerce. Je pense qu’il ne faut pas mépriser l’acquis qui est obtenu de la pratique, parce que c’est souvent un acquis qui est vécu, et qui est maîtrisé par les personnes qui l’utilisent. Souvent, quand on a les connaissances scientifiques, théoriques, et qu’on n’arrive pas à les appliquer, ça devient dangereux. C’est-à-dire que quand on n’arrive pas à atterrir avec les connaissances scientifiques, ça peut être extrêmement difficile et dangereux. Il faut prendre le temps qu’il faut pour transmettre la notion qu’on veut faire passer. Même les populations les plus pauvres et les moins éduquées sont capables de comprendre si on prend le temps d’expliquer.
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Malheureusement, les médecins n’ont souvent pas assez de temps, mais si on prenait le temps… Et le patient souvent ne pose pas de questions, donc on pense qu’il a compris, mais ce que j’ai remarqué aussi, et ça c’est important, il y a la question de temps d’attention aussi. Le temps d’attention de quelqu’un qui n’est pas éduqué peut être très limité, et il ne faut pas lui inculquer trop de notions à la fois. Il faut savoir quand introduire la nouvelle notion dans la conversation, comment l’orienter, et se fixer peut-être pas plus que deux notions à faire passer à chaque entrevue, et s’assurer que les deux notions soient bien maîtrisées avant de passer à autre chose. Mais là encore, notre monde vit trop vite. On dit que les élèves, de nos jours, dans les pays développés, les adolescents, ont moins d’une minute d’attention. Ça c’est un autre problème qu’on rencontre et qu’il faudra contrer, parce que comment leur inculquer des notions dans une minute ? Ça aussi, c’est extrêmement challenging. PM : On sait que pour la science il y a des normes et des règles qui sont universelles, mais on voit aussi des variations dans les pratiques scientifiques à travers le monde. D’après vous, est-ce qu’il y a des particularités pour la pratique de la science en Haïti ? Pour des chercheurs et des scientifiques haïtiens, est-ce qu’il existe une démarche scientifique proprement haïtienne ? WP : Je ne peux pas dire qu’il y a, à ma connaissance, une démarche proprement haïtienne. J’ai étudié aux États-Unis, et les mêmes notions qu’on a aux États-Unis sont celles que j’inculque à mes étudiants, à mes élèves et à mes protégés. Je n’ai pas trouvé qu’il y avait quelque chose de très différent dans la démarche. On commence, par exemple, au départ avec un problème de santé publique qu’il faut résoudre : la mortalité due à tel type de maladie dans une population donnée, adultes, enfants ou adolescents. On développe une hypothèse de travail pour introduire telle ou telle intervention et on s’attend à avoir tel ou tel résultat. On introduit l’intervention sur une petite échelle au départ, on fait parfois de petites erreurs qu’on peut corriger dans le parcours, et on s’attend à avoir des résultats qui vont soit confirmer l’hypothèse, soit infirmer l’hypothèse. Maintenant, si les résultats confirment l’hypothèse, on peut développer un modèle. C’est ce que nous avons fait ; on l’a fait dans toutes les maladies sur lesquelles on a travaillé. On a commencé avec la diarrhée des enfants qui entraînait une mortalité infantile extrêmement élevée. En 1980, de retour en Haïti, quand j’ai introduit le sérum oral à l’Hôpital de l’Université d’État (HUEH), la mortalité a chuté de 40 % à moins de 1 %. Avec ce programme visant à introduire le sérum oral, j’ai développé également une marche à suivre pour diagnostiquer et traiter rapidement des infections associées aux cas de diarrhée, capables de causer la mort des enfants. C’est ce modèle de prévention et de soins de la diarrhée aiguë des enfants développé à l’HUEH qu’on a étendu avec le ministère de la Santé à l’échelle nationale et qui a eu un impact majeur. La mortalité infantile a chuté de 140/1 000 en 1980 à 65/1 000 en 1996. La diarrhée des enfants est toujours importante, mais ce n’est plus la première cause de mortalité en Haïti. Les infections respiratoires sont actuellement la première
cause de mortalité des enfants. On a eu la même démarche en développant des modèles de prévention et de soins pour le VIH/ sida, et plus récemment pour le choléra. Pour combattre efficacement le choléra, on a développé un modèle qui consistait à faire plusieurs interventions. Premièrement, on a fourni l’eau potable et par la suite, le vaccin. Avant de pouvoir introduire le vaccin, j’ai dû me battre pendant deux ans contre l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les Centers for Disease Control and Prevention (CDC), qui y étaient farouchement opposés. On a maintenu le cap sur le vaccin grâce au soutien de la ministre de la Santé, le Dr Florence Guillaume, qui nous a fait confiance en appuyant l’initiative. Après les publications du succès de l’introduction du vaccin oral contre le choléra en milieu urbain par GHESKIO, et simultanément en milieu rural par PIH, l’OMS a changé son guide de traitement en indiquant qu’on devait utiliser le vaccin contre le choléra avec les autres interventions pendant une épidémie. Depuis, il y a eu 12 millions de doses de vaccins qui ont été données à travers le monde et beaucoup de vies ont été sauvées. Alors moi, ce que je dis toujours : « Les faits ont la tête dure. » Même quand n’importe qui vous dit autrement, on ne peut pas changer les faits. Deux et deux font quatre. Personne ne pourra changer cette réalité. On ne peut pas faire de deux et deux quatre et demi, ou cinq, ou trois ; chaque fois, on retrouve quatre. Quand on est sûr de ses résultats, il faut insister. J’ai eu la même expérience avec la tuberculose, j’avais publié un article en 1991 dans le Lancet. D’abord on sait que les gens infectés par le VIH/sida ont entre 10 et 20 fois plus de chances de développer la tuberculose comme maladie. Et dans cet article, j’ai montré que quand on donnait un médicament qu’on appelle « l’isoniazide » en prophylaxie (prévention) à des gens qui étaient doublement infectés par le VIH et la tuberculose, on pouvait empêcher le développement de la tuberculose-maladie. L’OMS m’a combattu pendant 25 ans en disant que cette initiative allait causer des cas de résistance. Il y a peut-être quatre ans de ça, quand de multiples études ont démontré que la prophylaxie à l’INH ne causait pas de cas de résistance, l’OMS a recommandé l’intervention comme la démarche en santé publique qui a le plus fort « coût-efficacité ». Encore une fois, les faits sont ce qu’ils sont, donc, il faut maintenir ce qu’on sait qui est la vérité. Évidemment, si demain on voit que ce qu’on pensait qui était vrai ne l’est plus, il faut avoir le courage de dire qu’on s’était trompé. Mais les faits sont là, alors il faudrait que les faits changent. Tout autant que les faits sont ce qu’ils sont, il faut maintenir le cap. PM : Est-ce que vous pensez qu’il y a des choses qu’on ne peut pas expliquer scientifiquement, ou que tous les phénomènes seront éventuellement explicables selon la méthode scientifique ? WP : Je pense que maintenant il y a des choses qu’on ne peut pas expliquer scientifiquement et qu’éventuellement, on pourra. Et ça n’a rien à voir avec la religion ou quoi que ce soit, ça va dépendre de la maîtrise qu’on a de l’environnement. Il y a des choses qu’on pensait être des vérités il y a 20 ans ou 30 ans qui ne le sont plus, et je pense que la science va bouleverser beaucoup de
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choses. Et ça n’a rien à voir avec Dieu. Je pense que Dieu n’est pas incompatible avec la science. La science, au contraire, devrait aider à aller vers Dieu. Je pense que si on a l’humilité qu’il faut, pour savoir qu’on est parti de rien, et qu’avec les connaissances acquises on peut arriver beaucoup plus loin… Est-ce qu’on va arriver vers Dieu ? Je ne le sais pas. Ce n’est pas important pour moi pour le moment, mais je pense que l’idée, c’est que la science n’est pas pour ou contre la religion… L’avantage de la science est qu’elle est neutre. Elle n’est pas pour ou contre une vérité. Elle dépend des faits, elle produit des faits, elle analyse des faits. Maintenant, l’interprétation des faits, c’est autre chose. C’est de laisser la liberté à différentes personnes de les interpréter. Je pense qu’éventuellement ça devrait pouvoir éclairer les gens vers un être qui est plus grand que nous. Peut-être que c’est nous qui produirons cet être, je ne sais pas. PM : Êtes-vous croyant ? WP : Oui, je suis croyant. Je ne suis pas croyant dans le sens où je vais à l’église. Je suis surtout moral. Je pense qu’on a une obligation, quand on a eu la chance d’être né sans handicap physique ou mental, quand on a eu la chance de faire de bonnes études, on a le devoir d’aider d’autres qui sont moins fortunés. C’est un peu ce côté moral qui me guide et qui anime mes actions. Si j’étais resté aux États-Unis, je n’aurais pas eu le même impact. Il y a aux États-Unis des milliers de gens qui se sont spécialisés comme moi en maladies infectieuses. En Haïti, les maladies infectieuses sont la première cause de décès des enfants et des adultes, donc leur impact est beaucoup plus grand ici. Les besoins pour les contrer sont également plus grands. Je crois que ma présence ici est plus utile, et je crois qu’on a tous le devoir de laisser quelque chose à l’humanité, quelle que soit notre profession, qu’on soit balayeur des rues, qu’on soit un cireur de bottes, il faut faire ce qu’on sait faire avec toute son âme et y mettre tout l’effort nécessaire. Je pense qu’il n’y a rien où on met de l’effort qui ne sera pas récompensé. PM : Vous avez parlé d’une obligation morale. D’où vient cette obligation ? WP : Je pense que c’est quelque chose qui vient de l’individu lui-même. C’est-à-dire, vous ne pouvez pas vivre dans un pays pauvre sans partager. Je pense qu’il y a un plaisir aussi à donner, et le plaisir qu’on a à donner est beaucoup plus grand que celui qu’on a à recevoir. Je pense qu’on doit aider quelqu’un qui est dans le besoin. L’aide peut prendre plusieurs formes et ne consiste pas uniquement à lui donner de l’argent pour assouvir sa faim. Ça nous est arrivé, on a des jeunes qu’on a aidés dans la prise en charge à l’école de médecine, et qui sont maintenant diplômés. Autrement, ces jeunes-là auraient traîné quelque part. Combien d’Einsteins se trouvent dans les bidonvilles d’en face ? Il y en a beaucoup. Malheureusement, on ne peut pas aider tout le monde, mais il faut savoir qu’il y a un plaisir, une grande satisfaction à aider quelqu’un dans le besoin. Pour moi, ma plus grande satisfaction – par exemple, j’ai des jeunes étudiants,
des fellows – à tout moment, c’est de voir qu’ils sont devenus de grands médecins, qu’ils sont à la tête d’unités de maladies infectieuses dans des grandes universités américaines, voilà ma satisfaction ! J’ai contribué à les aider. Je ne peux pas dire que c’est moi qui ai fait d’eux ce qu’ils sont, non. Ils avaient tout le potentiel. J’ai donné ma participation, et j’ai un plaisir immense à voir qu’ils sont arrivés jusque-là. Il faut encourager les autres à se dépasser. Il y a cette capacité en nous, elle existe. PM : En répondant à la question, vous ne mettez pas l’accent sur une force divine ou quelque chose qui est extérieur ou spirituel. WP : Vous savez, j’ai arrêté de réfléchir sur l’aspect externe. Je pense que c’est clair. Nous venons de la matière. La théorie de l’évolution est bien connue et acceptée. Ça devrait nous rendre très humble de savoir que nous partageons 99 % de nos gènes avec le chimpanzé. Donc, tous ceux qui ont la grosse tête, je leur recommande de faire l’analyse de leur ADN et ils verront qu’ils sont extrêmement proches de nos frères les singes, et ça devrait leur donner beaucoup, beaucoup d’humilité. La science progresse à un rythme considérable. On sait qu’en médecine, par exemple, il y a eu beaucoup plus de découvertes au courant des 30 dernières années qu’il y en a eu pendant les 500 ans qui ont précédé. Et ça va aller encore plus vite. Anatole France qui était un athée disait qu’il ne croyait pas aux miracles de Lourdes parce qu’il n’a jamais vu repousser un bras coupé. Il a vu des gens qui étaient aveugles qui ont eu la vision, mais il a dit : « Faites-moi voir un bras qui a été coupé et qui a repoussé. » Moi, je pense que ce sera possible, avec les recherches scientifiques, avec les cellules souches, ce sera possible. Est-ce qu’on pourra vivre éternellement ? On a déjà amélioré considérablement l’espérance de vie, qui a plus que doublé. Alexandre le Grand est mort extrêmement jeune et serait vivant aujourd’hui, il vivrait probablement passé l’âge de 75, 80 ans. Je pense comme d’autres que la vieillesse est peut-être une maladie, mais tout ça ne change rien. Je crois que l’homme a la capacité de tendre vers Dieu, mais qu’il a aussi la capacité de tendre vers le diable. On a ce choix, de faire le bien ou de faire le mal. Je pense que scientifiquement on sera capable de faire des choses extraordinaires, mais on est toujours animal, et c’est ça qu’on doit se rappeler. On peut utiliser la bombe atomique pour détruire la planète. On est en train de détruire notre planète tous les jours avec le réchauffement, et il y a actuellement des moyens d’empêcher que ça arrive. Mais c’est encore l’homme qui est son propre ennemi. Pour résumer, je pense que l’homme a la chance d’aller vers Dieu, et il a également la chance de descendre vers le diable. Donc, le choix est là. Quand je parle de l’homme, je parle de l’homme individuel et de l’homme collectif aussi. Donc, souvent, c’est le fait qu’on soit trop préoccupé par l’argent qui nous pousse à fermer les yeux et ne pas voir la réalité. Quand on sait, par exemple, qu’il y a le réchauffement de la Terre et qu’il est relié aux carburants qu’on utilise à travers la planète, si on ne veut pas le voir, on met la tête dans le sable comme les autruches. C’est notre choix aussi, mais il faut savoir que ce qu’on va laisser
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à nos enfants et à nos petits-enfants, ça sera l’enfer. Donc, on peut aller vers le paradis… Et je crois que c’est tout le paradoxe de l’homme. J’admire beaucoup le pape François, parce qu’il incarne tout ce qu’il y a de bon dans l’Église, et sur la terre. Je crois que si on avait davantage d’hommes comme lui, on pourrait changer le monde… Il est très intéressé, pas seulement aux petites choses de l’Église, mais à l’humanité tout entière. Et il ne donne pas un jugement qui est au-dessus des hommes. Quand on lui a demandé ce qu’il pensait des homosexuels, il a dit : « Qui suis-je pour juger ? » Donc, voilà un homme qui a l’autorité et qui a l’humilité, ce n’est pas à lui de juger, mais il s’intéresse plutôt à ce que vous avez dans votre âme, c’est ça qui est le plus important. Pour relier ça à la recherche scientifique, la bombe atomique, elle peut nous empêcher d’avoir une guerre, comme elle peut détruire la planète. Là encore, l’ambivalence de l’homme qui est au milieu de deux choix. PM : Avez-vous des conseils pour les jeunes scientifiques ? WP : Je pense que pour un jeune, le plus important est de savoir que la réussite ne vient pas d’elle-même. Il faut d’abord s’atteler au travail. Personne, quelle que soit son intelligence, n’a pu réussir sans effort. Je pense qu’à un certain moment, plus on met d’effort, plus la réussite suit. À un certain moment, quand on connaît bien son sujet, le travail n’est plus pénible, et c’est plutôt un plaisir de travailler. C’est là toute la différence. Ce n’est plus une corvée, c’est quelque chose qu’on fait avec amour. Pour les jeunes, il ne faut pas qu’ils pensent qu’on peut réussir sans échec. L’échec fait partie de la réussite. Ça, je pense que c’est extrêmement important. Il faut pouvoir se relever et dépasser l’échec. L’échec, quand il est surmonté, va vous aguerrir et va vous permettre de mieux faire. Il ne faut pas penser que les gens qui ont réussi n’ont eu que des succès. L’échec est utile, l’échec vous rend très humble, et c’est l’échec qui vous endurcit aussi. Je ferais beaucoup plus confiance à quelqu’un qui a eu des échecs et qui s’est relevé qu’à quelqu’un qui n’en a jamais eu, parce que peut-être que celui là, à la première baffe, ne va pas pouvoir se relever. Donc, je crois que plus on est aguerri, plus on est capable de réussir. Pour réussir dans un pays comme Haïti, ou les challenges (défis) sont beaucoup plus importants, on doit penser à tout moment macro et micro. Macro, parce qu’on doit savoir dans quel contexte politico-social on vit. Parce que s’il va y avoir une grève qui va durer une semaine, elle risque de paralyser votre institution si vous n’avez pas mis en place un plan de contingence. Au GHESKIO, on a un plan de contingence avec des niveaux A, B et C, en fonction de l’importance. Ça, c’est le niveau macro. Au niveau micro, je peux vous dire que je sais exactement la quantité d’essence que nous avons dans notre réserve, parce que la machine doit tourner. Mais je reçois des rapports constants sur notre réserve d’essence et la maintenance de nos groupes électrogènes. Dans les pays développés, les médecins et les scientifiques n’ont pas à s’occuper de ces détails. Ils rentrent quelque part, ils font leur travail et ils s’en vont. On a un autre problème ici, c’est qu’en période de pluie, si la ravine du Bois de Chêne n’est pas curée, si nos pompes souterraines ne
marchent pas, on est envahi d’eau. Donc, il faut prévenir tous ceux qui sont là de recouvrir leurs ordinateurs, il faut leur dire aussi de ne rien laisser traîner par terre, parce que si on a une inondation énorme, l’eau peut arriver au niveau des bureaux. Tout ceci est important, on doit le prendre en compte, autrement on ne va pas réussir. Il faut toujours se dire que personne ne veut savoir pourquoi vous n’avez pas réussi ; ça n’intéresse personne. Que vous ayez des problèmes d’argent, que vous ayez des problèmes de transport qui vous ont empêché d’arriver à votre travail, c’est votre problème. Les gens s’attendent à ce que vous fassiez votre travail et il ne faut jamais chercher d’excuses. Au contraire, si vous avez fait une erreur, il faut apprendre de cette erreur. Moi je dis toujours que tout le monde a droit à l’erreur, mais quand l’erreur se répète, là, on est un imbécile, et c’est ça qu’il faut éviter. Au contraire, l’erreur est même une bonne chose, car elle vous permet de voir où il faut mettre l’accent pour que ça ne se reproduise plus. S’il y a une chose à laquelle on n’avait pas pensé, la prochaine fois, on va s’assurer de mettre des garde-fous pour que ça n’arrive pas. Je dis toujours à mes élèves et à mes enfants : « Le monde est une pyramide. » Plus on monte, plus il est difficile. Plus on monte, plus on doit faire d’efforts. Celui qui aura réussi à arriver au sommet est celui qui aura fait le plus d’efforts. À un certain niveau, ce n’est plus l’intelligence, c’est l’effort et l’organisation qui vont vous guider sur la meilleure façon d’arriver. Si vous êtes bien organisé, en bonne santé, si vous avez une vie régulière… Quand on dit que l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, ce n’est pas par hasard, parce que pour se lever tôt, on ne peut pas avoir fait la fête toute la nuit, et se lever tôt. On ne peut pas avoir bu des bouteilles et des bouteilles d’alcool et penser qu’on n’aura pas la gueule de bois le lendemain. Pour bien faire ce qu’on fait, on doit tout planifier et préparer. Il faut utiliser aussi le sommeil. Notre cerveau travaille quand on dort, et moi je lui laisse quelques petits problèmes avant de dormir, et il m’arrive souvent, au cours de mon sommeil, de me réveiller et d’avoir une idée… je ne dirais pas géniale, mais une idée intelligente. Je l’inscris, et ma femme me demande : « Qu’est-ce que tu fais ? » et je lui dis : « C’est l’idée qui m’est arrivée ! » Je pense qu’il faut avoir envie de réussir aussi, parce que si on n’est pas engagé dans une bataille, on n’a aucune chance de la gagner. Et puis il y a la réussite individuelle et la réussite collective. Je pense que c’est beaucoup plus intéressant de réussir collectivement. De nos jours, surtout quand on parle de recherche, on ne peut plus travailler en vase clos. « No man is an island. » Il faut travailler en équipe, il faut stimuler les gens de l’équipe qui sont avec vous pour leur faire voir qu’ils peuvent se dépasser, qu’ils peuvent aller plus loin. Nous avons tous besoin d’encouragement pour aller un peu plus loin que l’autre. Cet encouragement, il vient de l’expérience, mais aussi d’autres qui sont passés par là et qui nous ont montré le chemin. Je pense qu’actuellement on ne peut plus faire de la recherche scientifique dans un vase clos. Il faut des équipes aguerries, et il
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faut des équipes multidisciplinaires. Quand on va implémenter, c’est dans la réalité, c’est dans le réel qu’on est. On n’est pas dans un laboratoire. Les données sont tellement différentes quand on est dans la vie courante.
En résumé, pour les jeunes, ils peuvent être tout ce qu’ils veulent, sans aucune restriction. La limitation est dans leur tête et dans l’effort qu’ils auront fourni. S’ils fournissent l’effort, le reste va arriver. C’est peut-être là le message le plus important.
Jean William (Bill) Pape, M.D. est à la fois le directeur des centres GHESKIO en Haïti et « Howard et Carol Holtzmann Professeur de Médecine à Weill Medical College de Cornell University » à New York. Le Dr Pape a apporté une contribution considérable à la santé publique en Haïti et dans le monde, particulièrement dans la lutte contre le sida, les autres infections sexuellement transmissibles (IST), la tuberculose (TB) et les diarrhées infectieuses dont le choléra. Il est diplômé de Columbia University (BS, 1971) et de Cornell University (MD, 1975). Il a publié plus de 200 articles scientifiques sur tous les aspects du VIH-sida, y compris la première description du sida dans les pays en développement. Il a reçu plusieurs prix nationaux et internationaux, dont le prix Léon Audain de l’Association médicale haïtienne (1996), le prix des Nations Unies du secrétaire Général Koffi Annan (2000), la Légion d’honneur (France) au grade de Chevalier du président Jacques Chirac (2002), l’acceptation en 2003 comme membre de l’Institut de médecine de l’Académie nationale de sciences des États-Unis. En 2014, il a reçu au Palais national le prix Honneur et Mérite, Grade Commandeur du président Martelly. jwpape@gheskio.org
