Vol. 4 n° 4 · Opinion

La diversité des savoirs : une question de survie et de développement humain

Première page — Jennie-Laure Sully
Haïti Perspectives, vol. 4 • no 4 • Hiver 2016

Nan anpil peyi diferan, divès konesans pèp, ki genyen vivasyon tradisyonèl, te mache kòt-a-kòt avèk konesans akademik epi syantifik pou fonde yon modènite san baryè.

Résumé. Le lien entre diversité des savoirs et préservation de la biodiversité mondiale est reconnu internationalement depuis le Sommet de la terre de 1992. Dans différents pays, les connaissances des peuples ayant un mode de vie traditionnel ont été utilisées de concert avec les connaissances académiques et scientifiques pour bâtir une modernité inclusive. L’intérêt pour les savoirs locaux haïtiens s’est manifesté notamment en novembre 2015 à travers une publication de l’Université d’État d’Haïti. Dans cet article, des initiatives réussies d’intégration de la diversité des savoirs en cours dans des pays du Nord et du Sud sont présentées afin de dégager des pistes d’action en la matière pour Haïti.

Rezime : Depi nan Rankont « Sommet de la terre 1992 », tout moun konnen Lyen ki genyen ant divès branch lakonesans yo epi prezèvasyon byodivèsite mondyal la. Nan anpil peyi diferan, divès konesans pèp, ki genyen vivasyon tradisyonèl, te mache kòt-a-kòt avèk konesans akademik epi syantifik pou fonde yon modènite san baryè. Nan mwa novanm 2015, te gen yon enterè pou savwa natif-natal anndan Ayiti. Sa te parèt nan piblikasyon yon dokiman ki te soti nan « Université d’État d’Haïti ». Nan atik la, te genyen ekzanp inisyativ entegrasyon divès branch konesans nan peyi nan Nò ak nan peyi nan Sid yo, ki te mache byen. Sa kab ede nou jwenn fason pou nou aji nan domèn sa a anndan Ayiti.

1. INTRODUCTION

Les Éditions de l’Université d’État d’Haïti (UEH) publiaient en novembre 2015 un numéro de la revue Chantier ayant pour titre « Sur la piste des savoirs locaux haïtiens ». Le thème de cette publication a germé des tables rondes tenues en mars 2013 par le Bureau Caraïbes de l’Agence universitaire de la francophonie. Traitant autant de médecine traditionnelle que des spécificités locales des pratiques et connaissances en matière de droit, d’éthique ou de jeux, cette parution de la revue Chantier s’est avérée un nécessaire exercice de reconnaissance de la diversité des savoirs en Haïti. En plus de reconnaître l’existence d’une diversité des savoirs, il faut, compte tenu de l’hégémonie occidentale dans la production de savoirs, poser la question de la place de cette diversité dans le milieu universitaire et dans nos sociétés modernes en général. La diversité des savoirs est liée à des enjeux majeurs en matière d’environnement, d’éducation, de développement humain et de retombées socioéconomiques [1]. Afin de déterminer les façons concrètes dont la diversité des savoirs est prise en compte au Nord comme au Sud, nous passerons en revue différentes initiatives d’intégration des savoirs locaux et traditionnels dans différents pays. Ceci devrait nous permettre d’envisager d’éventuelles pistes d’actions pour Haïti en matière d’intégration de la diversité des savoirs.

2. DIVERSITÉ DES SAVOIRS ET PRÉSERVATION DE LA BIODIVERSITÉ

Il est intéressant de constater que l’intérêt pour la diversité des savoirs s’est imposé en même temps que la volonté de préserver la biodiversité mondiale. En effet, c’est en 1992, lors du Sommet de la Terre à Rio de Janeiro, que les parties à la Convention sur la diversité biologique inscrivaient à l’ordre du jour de leur réunion le « respect, la préservation et le maintien des connaissances, innovations et pratiques des communautés autochtones et locales qui incarnent un mode de vie traditionnel1 ». C’est dire que la préservation de la biodiversité est pratiquement indissociable des connaissances accumulées par les peuples ayant un mode de vie traditionnel.

2.1 Savoirs écologiques traditionnels et amélioration d’un modèle mathématique

Ces savoirs traditionnels seraient particulièrement utiles pour pallier les limites de la science en matière de gestion et de conservation de la faune, par exemple. C’est ce qu’a démontré le chercheur Benoît Tendeng dans un mémoire portant sur l’utilisation conjointe des savoirs traditionnels et scientifiques pour évaluer la qualité de l’habitat de l’orignal en forêt feuillue [2]. 1.

UNESCO (s.d.). Savoirs traditionnels, http://www.unesco.org/bpi/pdf/ memobpi48_tradknowledge_fr.pdf, consulté le 19 novembre 2015).

Tendeng a comparé l’indice de qualité de l’habitat (IQH) aux perceptions des chasseurs autochtones recueillies lors d’entrevues semi-dirigées. L’IQH est un modèle mathématique qui permet d’évaluer, pour une espèce faunique donnée, la valeur en tant qu’habitat d’une série de peuplements forestiers [2]. Dans l’étude de Tendeng menée à Eagle Village, un village autochtone du Témiscamingue, il a été établi que le calcul de l’IQH pouvait être bonifié par la prise en compte des savoirs écologiques traditionnels des chasseurs autochtones. En effet, tandis que ces derniers savaient que l’orignal utilise les zones humides et les milieux improductifs en tant qu’abri et comme source de nourriture aquatique, ce fait n’était pas pris en compte dans le calcul de l’IQH. L’étude de Tendeng permet de conclure que la prise en compte des savoirs écologiques traditionnels favoriserait une meilleure gestion de l’habitat de l’orignal.

2.2 Recherche participative et associations d’autorités traditionnelles indigènes

La gestion de l’habitat ou du territoire de façon plus large est au cœur des préoccupations des peuples autochtones de toutes les Amériques. En Colombie, les peuples autochtones qui vivent le long du fleuve Pirá-Paraná se sont regroupés au sein d’associations, les Asociaciones de Autoridades Traditionales Indigenas (AATI). Sur la base de traités avec l’État colombien, les AATI gèrent de vastes étendues territoriales dans la région amazonienne, entre autres. Ces associations autochtones ont élaboré un calendrier écologique qui fait référence aux « phénomènes relatifs au passage cyclique du temps dans la jungle2 ». Basé sur des savoirs transmis oralement de génération en génération, le calendrier écologique documente des faits empiriques précis : « Alternances des constellations, oscillations dans le niveau des fleuves, les mouvements de poissons, la floraison et la fructification des fruits sauvages et cultivés, les époques de reproduction des animaux, l’arrivée des oiseaux migrateurs, etc.3 ». En plus de fournir des données qui ont une valeur scientifique, les calendriers écologiques développés par les AATI s’inscrivent dans ce que les autochtones désignent comme un plan de vie. Le plan de vie leur sert dans les rapports à la nature, dans les rapports communautaires et désormais dans leurs rapports avec l’État colombien. Ayant récemment commencé à recourir aux technologies modernes et à de véritables salles de classe bâties en pleine forêt, les AATI, soutenues notamment par la Fondation Gaïa, constituent désormais de véritables groupes de recherche participative qui, en plus d’étudier l’écosystème, enseignent leurs savoirs traditionnels et prennent part à des conférences scientifiques internationales sur la conservation et la protection des milieux naturels [3].

2. Cayon, L. (2012). « Plans de vie et gestion du monde : Cosmopolitique autochtone du développement en Amazonie colombienne », Recherches Amérindiennes au Québec, vol. 42, nos 2-3, p. 63-77. 3.

Ibid.

3. MODERNISATION DES PRATIQUES ET SAVOIRS TRADITIONNELS

3.1 Le cas de la médecine ayurvédique

L’intérêt que représentent les savoirs traditionnels ne se limite pas aux cercles académiques ou scientifiques. De plus, il ne faudrait pas faire l’erreur de considérer les savoirs traditionnels comme des histoires anciennes figées dans un passé révolu. Les initiatives démontrant que les savoirs traditionnels peuvent contribuer à l’innovation et à la construction de la modernité existent. En Inde, cela s’est traduit par l’utilisation des savoirs ancestraux de la médecine ayurvédique pour développer toute une industrie. En effet, l’Inde vit depuis plusieurs décennies l’expansion d’une industrie ayurvédique : manufactures de produits naturels et pharmaceutiques, hôpitaux super spécialisés, centres de bien-être, voyages médicaux, centres de recherche clinique, etc. [4]. Le marché des médicaments ayurvédiques de l’Inde est florissant autant dans le pays qu’à l’échelle internationale. Cela dit, ailleurs dans le monde, les mises en application industrielle des pratiques et savoirs traditionnels comparables à ce qui se fait en Inde pour la médecine ayurvédique sont l’exception plutôt que la norme.

3.2 Le cas de la redécouverte des vertus thérapeutiques du miel

Le fait que des produits de consommation quotidienne puissent avoir un lien avec d’importantes connaissances datant de l’Antiquité est généralement occulté dans nos sociétés modernes. À cet égard, le cas du miel mérite réflexion. Le « papyrus de Berlin » est le nom donné à un traité médical égyptien datant du 14e siècle avant notre ère. Dans ce remarquable document archéologique, on trouve une description des bénéfices thérapeutiques du miel et de différentes herbes [5]. Les recherches archéologiques font ainsi redécouvrir ce que les anciens savaient et ce que les modernes ont tendance à oublier. À Cuba, un véritable phénomène de redécouverte des connaissances ancestrales et de mise en application moderne de ces dernières est en cours en ce qui concerne le miel. Une étude menée dans des communautés rurales cubaines a rapporté la survivance de pratiques d’élevage d’abeilles datant de l’époque des Mayas [6]. Outre par ses activités d’élevage d’abeilles, Cuba se distingue par ses recherches en apithérapie, c’est-à-dire les soins de santé basés sur le miel. Les applications médicales du miel sont multiples : cicatrisation des plaies, traitement des rhumatismes et des problèmes de circulation sanguine, propriétés antiseptiques, etc. Dans la perspective de développer un secteur d’activités économiques basé sur le miel, le gouvernement cubain tenait en juillet dernier une conférence réunissant des scientifiques et des spécialistes de mise en marché [7]. Cuba n’est pas le seul pays à s’être saisi des possibilités offertes par l’apithérapie. Le pionnier de la recherche sur la cicatrisation par le miel, le professeur Bernard Descottes, a été pendant 25 ans chef du service de chirurgie du Centre hospitalier (CHU)

de Limoges, en France. C’est au CHU de Limoges qu’a été développé un protocole d’application de miel pour panser les plaies chirurgicales [8]. Par ailleurs, dès 1984, la Roumanie créait le Centre médical d’apithérapie de Bucarest. Dans cet institut, les produits de la ruche sont utilisés pour traiter efficacement et à moindre coût plusieurs maladies dont la sclérose en plaques [8]. Soulignant leur efficacité thérapeutique, leur simplicité d’utilisation et les économies qu’elles permettent de réaliser, des chercheurs ont fait valoir l’importance de développer les pratiques de soins de santé naturelle telles que l’apithérapie dans les pays pauvres [9].

4. DIVERSITÉ DES SAVOIRS EN HAÏTI

Bien que les recherches à ce sujet soient très limitées, il semble y avoir eu, en Haïti, un foisonnement de savoirs écologiques traditionnels issus du métissage des cultures indigènes africaines avec celle des Tainos qui peuplaient l’île avant d’être décimés au cours du 16e siècle par la colonisation européenne. Avant ce génocide, les contacts entre esclaves marrons et Tainos ont donné lieu à des échanges culturels qui se sont manifestés notamment dans la production de poterie en céramique [10]. Par rapport à l’histoire plus récente, des chercheurs ont démontré que les migrants haïtiens ayant quitté l’île d’Hispaniola pour s’établir à Cuba entre la fin du 19e siècle et le début des années 1930 ont contribué au développement de la culture et des connaissances ethnobotaniques dans la province cubaine de Camagüey [11].

4.1 Intégration de la diversité des savoirs : pistes d’actions pour Haïti

Les initiatives que nous venons de passer en revue permettent de constater que l’intégration des savoirs traditionnels peut se concrétiser de plusieurs manières. De la même façon qu’un chercheur universitaire québécois a pu se baser sur des entrevues menées avec des chasseurs autochtones pour améliorer le modèle mathématique de l’IQH, il serait intéressant pour le milieu universitaire haïtien d’envisager des projets de recherche qui tireraient avantage des savoirs traditionnels paysans afin d’améliorer les modèles théoriques prévalant dans l’étude de la faune et de la flore haïtienne. En s’inspirant des activités de recherche et d’enseignement dans lesquelles se sont engagées les AATI en Colombie, il y aurait lieu de favoriser la création de groupes de recherche officiellement constitués par et pour la paysannerie haïtienne en Haïti. Enfin, les cas de l’Inde et de Cuba pourraient servir de modèles à la mise en place d’un réseau consacré à la valorisation des savoirs traditionnels

comme sources d’innovations socioéconomiques. Bien entendu, quelles que soient les pistes d’actions choisies, ces décisions devront s’appuyer sur une rigoureuse analyse des coûts et bénéfices potentiels.

5. CONCLUSION

Nous avons brièvement passé en revue quelques initiatives qui attestent de la possibilité et de l’utilité de l’intégration de la diversité des savoirs pour la préservation de la biodiversité ainsi que la gestion de l’habitat et du territoire. Nous avons vu que les mises en application de la diversité des savoirs ont notamment mené au développement de l’industrie ayurvédique et de l’apithérapie. En examinant tout particulièrement des expériences couronnées de succès au Québec, puis dans des pays du Sud tels que la Colombie, l’Inde et Cuba, nous avons cerné quelques pistes d’actions qui pourraient servir les intérêts d’Haïti à l’avenir. BIBLIOGRAPHIE

1 SAUVÉ, L. (2002). « L’éducation relative à l’environnement : Possibilités et contraintes », Connexions, vol. 27, nos 1-2, p. 1-4. 2 TENDENG, B. (2014). Utilisation conjointe des savoirs traditionnels et scientifiques pour évaluer la qualité de l’habitat de l’orignal en forêt feuillue, Mémoire de maîtrise en biologie, Université du Québec à Montréal. 3 FONDATION GAÏA (2015). Yaigojé Apaporis : traditional knowledge at the heart of protecting the Colombian Amazon, fichier vidéo, https://vimeo. com/116700866. 4 PORDIÉ, L. (2012). « Sortir de l’impasse épistémologique. Nouveaux médicaments et savoirs traditionnels », Sciences sociales et santé, vol. 30, no 2, p. 93-103. 5 DERAT-CARRIÈRE, F. et POCHON, P. (2009). « Le miel, de l’histoire à la cuisine », Phytothérapie, vol. 7, p. 94-99. 6 LE ROUZIC, S. P., PENA, W. L. et LORENZO, J. D. (2014). « L’élevage des abeilles mélipones sur l’île de Cuba : une enquête ethnozoologique réalisée dans la plaine du río Mayabeque et la forêt de la Sierra del Rosario », Études caribéennes, vol. 27-28, avril-août, https://etudescaribeennes.revues.org/6967. 7 MORALES, Ivan (2014). « Honey, its benefits and a Congress in Havana », Contemporanea Cuba, 25 juillet. http ://www.cubacontemporanea.com/en/ news/honey-its-benefits-and-congress-havana. 8 LA PRESSE.CA (2009). L’apithérapie, une médecine verte alternative, septembre, http://www.lapresse.ca/vivre/sante/nouvelles/200909/21/01-904021-lapitherapie-une-medecine-verte-alternative.php. 9 GUPTA, R. K. et STANGACIU, S. (2014). « Apitherapy : Holistic Healing Through the Honeybee and Bee Products in Countries with Poor Healthcare System », dans Springer, Beekeeping for Poverty Alleviation and Livelihood Security, 665 p. http://link.springer.com/chapter/10.1007%2F978-94-017-9199-1_15. 10 WEIK, T. (2004). « Archaeology of the African Diaspora in Latin America », Historical Archaeology, vol. 38, no 1, p. 32-49. 11 VOLPATO, G. et al. (2009). « Uses of medicinal plants by Haitian immigrants and their descendants in the Province of Camagüey, Cuba ». Journal of Ethnobiology and Ethnomedicine, vol. 5 :16.

Jennie-Laure Sully, M. Sc. détient un baccalauréat en anthropologie et une maîtrise en sciences biomédicales. Elle a oeuvré dans le milieu hospitalier en tant que coordonnatrice de recherche clinique pendant 5 ans avant de se mettre à son compte en 2012 dans le domaine des communications et de la formation en santé. Elle est membre du Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle (GRAHN) depuis 2010. Elle est présidente du CA d’Azaka, une coopérative d’économie sociale qui a vu le jour en novembre 2013 dans le but d’offrir aux petits producteurs Haïtiens et aux Québécois un moyen gagnant – gagnant de vivre une solidarité nord-sud. Elle est chercheure associée à l’Institut de recherche en informations socioéconomiques (IRIS) depuis 2014. jennielauresully@gmail.com

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