Vol. 5 n° 1 · Éditorial
Éditorial : L’école fondamentale : lieu de fondation de la société haïtienne
L’école est le lieu de la socialisation consacrant l’entrée de l’individu dans la société.
L’école est le lieu de la socialisation consacrant l’entrée de l’individu dans la société. Celle-ci, pour bien fonctionner et s’épanouir, ne peut pas compter que sur de simples individus, mais sur des citoyens, c’est-à-dire des individus institués au sens qu’ils sont dotés de droits et de devoirs grâce au processus d’institutionnalisation leur inculquant les règles de la société. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’école a été, durant le 18e siècle, qualifiée d’« institution » et les professeurs, d’« instituteurs ». Pour réussir dans son rôle de socialisation des enfants et se reproduire, l’école assure non seulement la fonction d’instruction des enfants mais surtout les éduque selon les valeurs et les idéaux poursuivis par ladite société. Il est nécessaire pour toute société de porter une attention particulière aux premières années d’éducation des enfants. C’est à cet égard que se pose la question de la qualité de l’éducation. Il est important de revenir au fondamental au lieu de continuer, comme il est courant en Haïti, à se plaindre des comportements de nos adultes et autorités irresponsables, afin de comprendre pourquoi la société est devenue ce qu’elle est, pourquoi les valeurs nobles se sont perdues. En fait, nous avons raté l’occasion de transmettre aux enfants les fondamentaux de l’idéal sociétal que nous désirons voir se matérialiser. L’initiative ayant consisté à transformer l’école primaire en école fondamentale était de toute évidence bien intentionnée, puisque l’expression même d’« école fondamentale » sous-entend la transmission des fondamentaux aux enfants. Cependant, elle est passée à côté de son but en supprimant l’enseignement du civisme et de la morale, au moment même où la société haïtienne accélérait son autodestruction, à travers toutes sortes de stratégies, notamment de déchoucage1 et d’autodéchoucage. 1.
Le déchoucage (dechoukaj en Créole Haïtien) est un terme haïtien réapparu au début du 20e siècle et popularisé à la fin du régime dictatorial des présidents Duvalier père et fils, en 1986. Il vient du français « dessouchage », c’est-à-dire extraire la souche (les racines) après l’abattage d’un arbre. Le déchoucage consiste, en Haïti, à détruire jusqu’à leur fondation les maisons et plus général l’héritage d’un despote. L’expression
La génération actuelle est justement le résultat de cette école fondamentale sans fondement social où les individus, une fois devenus adultes, ne croient plus en un quelconque « Haitian Way of Life ». Perte de modèle, perte d’idéal, il en résulte généralement repli sur soi ou report sur l’autre. On se demande pourquoi nos responsables dirigent ici et investissent et vivent pour la plupart chez Tonton Sam. Leur modèle de vie se trouve plutôt dans l’« American Way of Life », pourrait-on dire. Même les fabricants de nos normes juridiques sont à ce point étrangers à la nation. Et l’école est, à notre avis, responsable, parce qu’elle n’a pas suffisamment joué son rôle fondamental de fabrication sociale et institutionnelle de l’individu. L’homme ne naît ni bon ni mauvais, c’est à la société de le façonner selon ses aspirations et ses rêves. Les sociétés les plus avancées scientifiquement ont transmis aux enfants, dès leur plus jeune âge, les rudiments de la science, même à travers les jeux. Les pays comme l’Angleterre, l’Allemagne ou encore la France, dont les populations sont fières et vont jusqu’à développer une préférence nationale, ont insufflé les valeurs et le sentiment d’appartenance aux enfants. Au final, nous pouvons dire : « Telle école fondamentale, telle société ! » Mais il est encore possible de bien faire, du moins pour les générations montantes, dans la mesure où il existe dans le système éducatif haïtien quelques bonnes volontés désireuses de transmettre des valeurs aux enfants d’Haïti, à nos enfants, sur qui repose la lourde responsabilité de porter le pays en haut des classements internationaux. Le défi à relever est énorme et nécessite un volontarisme acharné. Par conséquent, il est impératif que la nation mette dans l’école fondamentale le meilleur d’elle-même, à commencer par les enseignants les mieux formés.
est aujourd’hui passée dans le langage courant tant les explosions populaires contre les responsables politiques, administratifs, militaires et même religieux se sont répétées. En n’épargnant pas ce qui est bien dans la construction des régimes, le déchoucage fragilise également la société, d’où l’autodéchoucage de celle-ci.
