Vol. 6 n° 1 · Éditorial

Éditorial : Il n’est de richesse que d’hommes en santé

Première page — Bénédique Paul
Haïti Perspectives, vol. 6 • no 1 • Printemps 2017

Le développement des pays et sociétés est nécessairement un développement humain.

Le développement des pays et sociétés est nécessairement un développement humain. Le cas échéant, le pays ou la société en question est matériellement riche, mais ne se développe pas. La mesure de ce développement en est venue à prendre compte le capital humain1 incluant des actifs tant intellectuels que de santé. Le fait d’avoir des hommes et des femmes importe, mais le plus crucial, c’est d’avoir des hommes et des femmes éduqués et en santé, capables de penser sainement et d’agir consciencieusement. Sur ce point, Haïti a encore un long chemin à faire, tant la santé n’est pas encore une priorité pour le pays. Que ce soit sur le plan sociétal ou sur le plan individuel, la santé ne se voit pas accorder la priorité. Le gouvernement ne prévoit pas même 5 % pour le secteur de la santé dans le budget national. Les individus, au lieu de budgétiser pour leur santé, tendent à différer autant que possible la consultation d’un professionnel de la santé. En partant de l’idée que le développement est une mobilisation d’actifs ou de capitaux [1], les actifs ne peuvent être réellement mobilisables s’ils ne sont pas fonctionnels, c’est-à-dire jouissant d’une bonne santé. En fait, les hommes et les femmes ne sont pas des actifs lorsqu’ils ne sont pas en santé. Évidemment, « un être bien portant est un malade qui s’ignore », nous a appris le Dr Jacques Blaise (professeur à la Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire de l’Université d’Etat d’Haïti), reprenant à qui voulait l’entendre une citation de Jules Romains2. Cependant, il y a un état de santé acceptable qui permet à un homme ou à une femme d’exercer son potentiel, pour reprendre le sens du capital humain tel que redéfini par l’économiste Jacques Généreux, à savoir : « Le capital humain est l’ensemble des aptitudes, talents, qualifications, expériences accumulées par un individu et qui déterminent en partie sa capacité à travailler ou à produire pour lui-même ou pour les autres3. »

1.

Le concept de capital humain a été mis au point par les économistes américains Theodore Schultz et Gary Becker. Les deux ont reçu le prix Nobel d’économie en 1992 pour leur contribution.

2.

Louis Henri Jean Farigoule, dit Jules Romains (1885-1972), a dit : « Tout homme bien portant est un malade qui s’ignore » dans Knock ou le Triomphe de la médecine (pièce de théâtre créée en 1923 par Louis Jouvet).

3.

Généreux, Jacques (2000). Introduction à l’économie, coll. « Points Économie », 3e éd. (1re éd. 1992), Paris, Éditions du Seuil.

Dans cette optique, les efforts en matière de scolarisation (les 15 % inscrits au budget national vont essentiellement à la scolarisation, l’enseignement supérieur n’est pas encore une priorité gouvernementale) sont également attendus dans le domaine de la santé, en Haïti. Il n’est pas normal que les professionnels de la santé soient payés une peau de chagrin, qu’ils aient à prendre les rues pour faire reconnaître l’importance de leur métier et même de leur diplôme. En tant que société, il nous reste beaucoup d’efforts à faire pour assurer et assumer notre bien-être. Heureusement, les enfants d’Haïti, même en étant sous d’autres cieux, n’ont jamais hésité à apporter leur soutien à ceux qui sont restés au pays, notamment par temps de crise. Mais il vient le moment pour nous, Haïtiens d’ici et d’ailleurs, de nous prendre en charge. Nous devons pour ce faire arrêter de nous mentir en pensant que nous sommes en santé pendant que, mentalement, nous avons beaucoup de malades dans la cité (et parfois à des endroits et situations critiques, comme des postes de décision). C’est donc dangereux de se mentir, même sur sa santé. Nous nous sommes menti au point de minimiser le rôle des infirmières qui contribuent à nous administrer les soins nécessaires à notre santé. Pourtant, il est clair que notre idéal de société n’est pas de construire une société de malades. Puisqu’il est évident que le développement d’Haïti passera par les Haïtiens, ces derniers doivent donc être en bonne santé d’abord, tant physique que mentale. C’est pour cette raison qu’il est bon signe que les professionnels les plus concernés viennent en débattre ici, dans Haïti Perspectives. En définitive, Jean Bodin n’avait pas totalement raison lorsqu’il disait qu’« il n’est de richesse que d’hommes4 ». Car une des conditions essentielles est que ces hommes et ces femmes doivent être en santé.

BIBLIOGRAPHIE 1 Paul, Bénédique (2011). Le capital institutionnel dans l’analyse du changement économique et social : Application au secteur de la microfinance en Haïti, Thèse de doctorat de l’Université Montpellier 1 (France), en cotutelle avec l’Université d’État d’Haïti.

4.

Bodin, Jean (1576). Les Six Livres de la République, Paris.

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