Vol. 8 n° 1 · Analyse
Soutenir l’autonomie et la pérennité des pratiques : Portrait du processus de transfert de connaissances dans le cadre d’une collaboration Québec-Haïti

Malheureusement, ces initiatives étrangères sont souvent éphémères et n’impliquent pas la participation active des membres de la communauté [7, 8].
1. INTRODUCTION
d’organisations internationales [6]. Malheureusement, ces initiatives étrangères sont souvent éphémères et n’impliquent pas la participation active des membres de la communauté [7, 8]. Néanmoins, depuis quelques années, certaines organisations internationales collaborent avec des organismes locaux pour implanter des programmes de renforcement des capacités, notamment en entrepreneuriat et en intervention psychosociale [8, 9, 10]. Cependant, ces initiatives sont peu documentées et très peu d’études portent sur le processus de transfert de connaissances en Haïti, ce à quoi la présente étude ancrée dans une collaboration Québec-Haïti tente de remédier.
Les projets de développement international évoluent dans un environnement complexe qui peut influencer leur déroulement ; le contexte sociopolitique du pays, la perception des projets par la population et les objectifs divergents de chacune des parties impliquées constituent de telles influences [1]. Les organismes subventionnaires imposent des critères précis que les gestionnaires de projet doivent respecter même si ces critères ne tiennent pas toujours compte des imprévus (et parfois de la méconnaissance initiale) qui font partie intégrante de ces projets. Cette situation entraîne des enjeux de pouvoir, puisque les différentes parties doivent se plier aux demandes de ceux qui détiennent le pouvoir financier [2]. Par ailleurs, de plus en plus d’auteurs insistent sur le rôle d’un transfert de connaissances efficace et du renforcement des capacités dans la pérennisation des acquis [1] comme palliatifs au manque de ressources caractéristique de ces pays [3]. Reste que l’application de ces stratégies n’est pas sans défi, car les acteurs internationaux et les membres de la communauté doivent s’adapter à la culture de chacun et surmonter les barrières langagières [4]. De plus, l’instabilité politique, économique et environnementale de certains pays représente un obstacle de taille à la pérennité de ces projets [1]. Cette situation est particulièrement criante en Haïti, où la population est très souvent laissée à elle-même pour faire face à ses besoins [5]. En effet, l’État haïtien est incapable de répondre adéquatement aux besoins de ses citoyens et fait souvent appel à l’intervention
2. GROSAME EN ONDES GROSAME (pour Groupe de santé mentale)1 a été fondé en 2006 par des habitants de la ville de Grand-Goâve en Haïti, avec le soutien de cliniciens et chercheurs universitaires en santé mentale québécois [11]. L’un des objectifs de cet organisme est d’informer la population sur les problèmes de santé mentale et de contrer les préjugés sur les services professionnels. Pour ce faire, une émission radiophonique, Grosame en Ondes, animée par des intervenants haïtiens et formatée par l’équipe québécoise, a été développée [12]. Grosame en Ondes a été conçue selon une approche participative, en impliquant les membres de la communauté dans différentes
1.
www.grosamegrandgoave.com
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étapes du processus de diffusion (mais pas nécessairement de création) du message [13]. En cohérence avec les études montrant que l’approche participative contribuait au succès des projets de développement, Grosame en Ondes visait la démocratisation du savoir et l’autonomisation des membres de la communauté [13,14]. La présente étude s’inscrit dans le cadre d’une deuxième phase du projet GROSAME en Ondes2. Ce projet a été financé par le ministère des Relations internationales et de la Francophonie du Québec 3 et visait à renforcer les compétences parentales des habitants de Grand-Goâve par la promotion de l’approche positive à l’éducation [15, 16]. En continuité avec l’expérience antérieure [12], des émissions d’une durée d’une heure ont été diffusées chaque lundi, en direct, sur les ondes d’une radio communautaire nommée Radio Zansèt. Cependant, plusieurs améliorations ont été apportées au processus d’élaboration des émissions (davantage collaboratif), aux sujets abordés ainsi qu’au format des émissions (incluant la présentation d’exemples sous forme de petites histoires ou vignettes). Les émissions se fondaient sur des textes créés au Québec ; ils portaient notamment sur la responsabilisation des enfants et le soutien au développement de l’autonomie de ceux-ci, dans une perspective d’éducation positive afin de contrer l’utilisation du châtiment corporel. Tous les scripts ont été traduits en créole puis discutés lors de rencontres hebdomadaires via Skype avec les animateurs, le coordonnateur du projet en Haïti, la première auteure de la présente étude et des professionnels et chercheurs québécois et haïtiens. En dernier lieu, les animateurs, avec l’aide du coordonnateur en Haïti, ont incorporé des exemples adaptés à la réalité haïtienne. L’approche adoptée visait à encourager un contact constant entre les différents acteurs, par lequel le savoir expérientiel haïtien et le savoir théorique québécois seraient mis à profit. Cette approche devait aussi permettre d’ajuster les interventions en cours de projet grâce à la rétroaction des différents acteurs [17]. En vue notamment d’explorer les bénéfices de cette approche et plus largement, d’explorer le processus de transfert de connaissances tel que réalisé dans le cadre de l’émission GROSAME en Ondes, l’objectif de la présente étude exploratoire était donc : 1) de documenter le processus de transfert de connaissances, entre les chercheurs et professionnels québécois et les animateurs haïtiens, à travers l’expérience des différents acteurs ; 2) de relever les facteurs permettant de favoriser l’atteinte des objectifs (promotion de l’éducation positive) et 3) de tendre vers une pérennisation de tels projets en contexte haïtien.
3. MÉTHODOLOGIE 3.1 Devis de recherche La présente étude s’inscrit dans le cadre d’une recherche-action participative. Elle a été conduite selon un paradigme constructiviste, c’est-à-dire que les chercheurs considèrent que la réalité et le savoir résultent d’une coconstruction de sens entre chercheurs et participants [18]. Dans une recherche-action participative, les enjeux de
2.
Subvention de Grands défis Canada, obtenue par Yves Lecomte (professeur à l’université TÉLUQ ) de 2013 à 2015.
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De nouveau, une subvention obtenue par Yves Lecomte.
pouvoir et l’autonomisation des individus impliqués sont pris en considération. Ainsi, les chercheurs collaborent activement avec les participants en vue de générer des connaissances et des actions utiles pour la communauté [19]. En vue de répondre aux objectifs de recherche, un devis qualitatif a été adopté.
3.2 Participants Afin de documenter l’expérience des différents acteurs dans le processus d’élaboration et de diffusion des émissions, des entretiens individuels ont été menés. L’équipe québécoise était constituée de professionnels de la santé mentale et de chercheurs impliqués depuis plusieurs années dans des projets internationaux. Leur rôle était de concevoir les émissions de radio, de coordonner la préparation des émissions et de soutenir les animateurs. Les animateurs étaient des membres actifs de la population de Grand-Goâve, formés par GROSAME en santé mentale et en promotion des compétences parentales, qui animaient des émissions de radio depuis plus de quatre ans. Le coordonnateur du projet, un psychologue haïtien, assurait la coordination du projet en Haïti et faisait le lien entre l’équipe du Québec et les animateurs haïtiens.
3.3 Méthode de collecte de données L’équipe de recherche a participé aux réunions de préparation des émissions de radio et a recueilli des notes d’observations. Elle a également procédé à la traduction des scripts des émissions et à l’adaptation culturelle de celles-ci. Au total, 22 émissions ont été traduites et 26 rencontres Skype ont été tenues. Ces rencontres hebdomadaires ont duré environ une heure et demie chacune. Par ailleurs, les scripts et les enregistrements des émissions diffusées ont été compilés pour analyse. Cinq entretiens semi-directifs ont été menés avec l’équipe québécoise (deux chercheurs, dont l’une est également clinicienne), les deux animateurs et le coordonnateur du projet. Le format semi-directif a été adopté afin que les participants puissent s’exprimer librement tout en s’assurant d’aborder les thématiques désirées. Les entretiens ont été effectués via Skype. Les entretiens avec les acteurs québécois ont débuté par une question d’amorce adaptée à ces participants. Les acteurs québécois ont été ensuite questionnés sur les objectifs du projet, l’auditoire visé, leurs impressions, leur vécu par rapport au processus d’élaboration des émissions, ainsi que les obstacles au transfert de connaissances. Les entretiens avec les animateurs se sont déroulés en créole haïtien, afin de favoriser la spontanéité des participants et de créer une atmosphère plus conviviale, le créole étant leur première langue et celle qu’ils maîtrisent. Les entretiens débutaient par une question d’amorce, puis leur expérience, incluant le processus d’élaboration des émissions, leur représentation de l’auditoire et d’éventuels apports personnels étaient abordés. L’entretien avec le coordonnateur de projet s’est déroulé en français et en créole haïtien, en respectant la spontanéité du participant. Tous les entretiens ont été enregistrés et transcrits intégralement.
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3.4 Méthode d’analyse Les objectifs de cette étude étant de nature descriptive, une analyse thématique en continu des verbatim selon la méthode de Paillé et Mucchielli a été effectuée [20]. Les verbatim créoles ont été analysés directement en créole, les thèmes ressortis ont ensuite été traduits en français en essayant de conserver au maximum l’essence du discours des participants. De plus, une triangulation des informations par le biais des données constituées des notes de l’observation participante aux réunions, des entretiens, des scripts des émissions et des émissions diffusées a été effectuée. Les scripts des émissions ont été sommairement comparés aux émissions diffusées afin de relever les similitudes et les écarts. Étant donné le nombre restreint de participants, toute information pouvant les identifier à travers les extraits relatés ci-dessous a été omise et le masculin est utilisé, afin de préserver un certain anonymat.
4. RÉSULTATS Les résultats ont été scindés en deux rubriques principales : la première décrit les caractéristiques du projet ayant contribué positivement au transfert de connaissances, et la deuxième présente les défis à relever ainsi que les éléments qui peuvent constituer des obstacles à la pérennité du projet.
4.1 Facteurs favorisant le transfert de connaissances Modèle bidirectionnel du travail d’équipe. Selon les acteurs québécois, les rencontres hebdomadaires avaient pour but de former une équipe cohérente autour des thèmes des émissions, de laisser une plus grande place au point de vue haïtien dans la préparation de celles-ci, et répondaient à un désir d’unir des gens autour d’un projet commun. Les différents acteurs du projet étaient satisfaits de ces rencontres hebdomadaires plus structurées qu’auparavant et centrées sur le contenu des émissions. Selon eux, le travail en équipe multidisciplinaire et biculturelle permettait d’accorder une plus grande importance à l’aspect culturel et d’avoir une perspective élargie. Ces rencontres permettaient aussi de raffiner le contenu des émissions par l’ajout d’exemples correspondant au contexte haïtien. De plus l’utilisation du créole dans les différentes étapes du processus a favorisé la bidirectionnalité des échanges. En effet, la communication en créole lors des rencontres hebdomadaires a permis la « démocratisation de la langue ». Après ce changement, les rencontres sont devenues plus animées, et la participation des animateurs aux discussions a augmenté. Donc maintenant avec cette nouvelle structure, eh bien, on a démocratisé plus ou moins la question de la langue, ce qui facilite la compréhension de l’un et de l’autre.
Ils ont en outre partagé le fait que cette nouvelle structure leur donnait une occasion de s’exprimer et de clarifier des concepts.
eux-mêmes les traduire et cela s’avérait une tâche ardue, vu la limitation de leur vocabulaire en français québécois. Le créole étant leur première langue, la traduction a facilité la compréhension des concepts par les animateurs, ce qui les rendait plus à l’aise dans la présentation des émissions. Selon les animateurs, la nouvelle organisation du travail a contribué à améliorer la qualité des émissions diffusées. Mais ce travail nous coûte moins d’énergie puisque nous avons la version créole, nous n’avons qu’à y ajouter la couleur locale et des exemples appropriés à notre culture, c’est ce que nous faisons.
Pour finir, le travail en équipe a eu des bénéfices relationnels tels que le partage d’idées, une communication améliorée, et une relation plus riche entre les différents acteurs. Accessibilité du contenu. L’accessibilité du contenu se présente en deux temps : d’abord pour les animateurs, ensuite pour les auditeurs. En ce sens, les acteurs québécois ont choisi d’utiliser des vignettes et de discuter d’une seule thématique par émission. J’ai appris d’abord qu’il fallait s’en tenir à un thème, et l’éplucher complètement […] Il faut être très simple, il faut avoir des concepts qui se comprennent facilement.
Cette stratégie a permis une meilleure compréhension des concepts par les animateurs qui ont pu à leur tour mieux livrer le contenu à la population. Les animateurs ont rapporté que les vignettes suscitaient des réactions auprès des auditeurs et qu’ils les utilisaient comme outil pour répondre aux questions de ceux-ci. De plus, grâce à l’utilisation de scripts, le contenu intégral a été diffusé. Mais au contraire parfois, il y a des questions que nos amis auditeurs nous posent, tu prends le soin, tu relis la discussion ou du moins la réponse que Martin avait donnée à Maria pour Jean Jacques [les trois personnages des vignettes].
Par ailleurs, selon les animateurs, le fait de discuter d’une seule thématique circonscrite par émission permettait de recadrer les interventions des auditeurs, et de garder les auditeurs intéressés à la suite des émissions. Pertinence du contenu. En plus d’être accessible, le contenu des émissions était pertinent au contexte haïtien. La thématique « Responsabilisation des enfants » a été choisie par les acteurs québécois qui ont senti – de par leurs expériences précédentes avec GROSAME – un intérêt des auditeurs par rapport au développement de l’enfant. C’était pour eux un moyen d’aborder indirectement la discipline des enfants. Je me suis rendu compte qu’il y avait eu beaucoup, beaucoup d’intérêt […] puis je me suis dit : « Bien c’est intéressant et ça permet de toucher à la discipline sans parler uniquement de discipline. »
Les rencontres nous permettent de poser des questions, ça nous permet de dire voici ce que l’on ne comprend pas, cela nous permet aussi de partager nos idées.
Selon les acteurs haïtiens, c’était une thématique nouvelle pour la communauté. D’après eux, les parents haïtiens ne mettent pas l’accent sur la responsabilisation des enfants et disciplinent leurs enfants de manière directive.
Ensuite, la traduction des scripts avant les rencontres a permis aux animateurs de gagner du temps, car auparavant ils devaient
Parfois il y a des gens qui font ça, mais ils ne mettent pas tellement d’emphase sur la responsabilisation de l’enfant […]
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Ils voulaient plus passer des ordres, […] donc ils ne prenaient pas leur temps pour expliquer à l’enfant.
Discuter de cette thématique était une occasion de montrer aux auditeurs les conséquences positives de la responsabilisation des enfants et d’insister sur les bienfaits du dialogue dans la famille. […] en montrant à nos amis auditeurs, aux parents, quand les enfants participent aux décisions familiales, quels sont les avantages pour les enfants.
C’était aussi une occasion de discuter du châtiment corporel et de proposer des solutions. Par exemple dans la question du châtiment corporel, c’est dans la culture haïtienne, mais les parents vont laisser la question du châtiment corporel pour passer au dialogue, c’est quelque chose de crucial.
Somme toute, les animateurs ont reçu une rétroaction positive des auditeurs par rapport à la thématique « Responsabilisation des enfants ». Selon un auditeur, cette thématique est particulièrement pertinente pour les jeunes parents haïtiens qui sont souvent en situation de vulnérabilité. Un ami auditeur nous a écrit pour nous dire que la question de la responsabilisation des enfants est vraiment importante […] L’émission peut aider ces jeunes adolescents qui deviennent parents tôt, ça peut les aider à discipliner leurs enfants.
Appropriation du savoir par la mise en action. Le dernier facteur contribuant positivement au transfert de connaissances est la mise en action des concepts transmis par les acteurs locaux. En effet, les animateurs ont eux-mêmes appliqué ces concepts dans le cadre de leur vie familiale, ce qui a favorisé une meilleure appropriation du contenu. J’ai une autre façon de réfléchir par rapport à ma famille, dans les responsabilités que nous devons avoir, que nous devons prendre au niveau de ma famille.
Ces apprentissages sont aussi ressortis dans leur interaction avec leur entourage, tout en renforçant leur sens de responsabilité envers les auditeurs. Maintenant il est très difficile à partir des formations que l’on a reçues pour que nous passions, et que l’on remarque qu’on bat un enfant, pour qu’on ne s’arrête pas. Ça fait que nous avons compris en tant qu’animateurs, nous avons une population de personnes que nous éduquons, nous devons premièrement bien faire ce que l’on fait, deuxièmement nous assurer que ce que nous donnons à la population réponde à ses besoins, troisièmement garder une éthique professionnelle.
Enfin, leur interaction avec les auditeurs lors de la diffusion des émissions et dans la rue témoigne d’une véritable intervention dans le milieu. Il y a beaucoup de personnes qui disent qu’ils étaient des dictateurs [style parental autoritaire], maintenant ils commencent à adopter un style d’éducation démocratique, ils commencent à parler avec leurs enfants. […] Il faut que je te dise que c’est ce qui nous fait nous sentir fiers aussi.
4.2 Aléas du transfert de connaissances Contexte d’instabilité en Haïti. Le contexte d’instabilité en Haïti a été un obstacle au transfert de connaissances tout au long du projet. Tout d’abord, en octobre 2016, le cyclone Matthew a dévasté la côte sud du pays, où est située la ville de Grand-Gôave. Cette situation a résulté en la suspension des activités pendant près d’un mois et a suscité une remise en question des priorités. Ensuite, les coupures fréquentes d’électricité et d’Internet ont entraîné le report de plusieurs rencontres d’équipe. Finalement, l’instabilité politique du pays contribue à la détérioration des conditions de vie des Haïtiens et rend l’État incapable de répondre à ses obligations financières. Cette situation a des répercussions sur les acteurs haïtiens qui doivent composer avec l’environnement pour effectuer leur travail et précarise la continuité du projet. De la même manière la pluie, tu peux être en train d’aller faire l’émission et il pleut, la route devient impraticable où l’on va […] parfois c’est les coups de feu qui t’empêchent de passer.
Différences culturelles et langagières. Les différences culturelles sont restées en toile de fond tout au long du processus. Premièrement, la langue a constitué une barrière à une communication fluide entre les acteurs québécois et les animateurs, les acteurs québécois ne parlant pas créole, et le français n’étant pas la première langue des animateurs. Cependant, les différentes parties avaient conscience de ces difficultés et ont utilisé le coordonnateur du projet, qui maîtrise les deux langues, pour régler les quiproquos. De plus, la première auteure de cette étude a elle-même relevé le défi de traduire les concepts abstraits français en créole. Le créole haïtien étant une langue concrète, elle a dû expliciter par des exemples les mots ou concepts qui n’existent pas dans la langue créole. Cette difficulté est aussi apparue du côté des acteurs québécois. Bien, ce sont toujours les mêmes difficultés, c’est la compréhension de certains termes qu’il faut vraiment bien traduire et de certains concepts, qui ne sont pas vécus ou compris de la même façon, alors faut bien les traduire.
Deuxièmement, une polarisation est ressortie du discours des différents acteurs. Le « Nous » et le « Eux » venaient s’opposer, en parlant notamment de la transmission du savoir, des différences culturelles, de la relation entre les membres de l’équipe et de l’intervention internationale en Haïti. Du côté des acteurs québécois, l’importance de l’universalité du savoir et des données probantes s’est fait sentir. Mais comme je te dis, c’est que, moi j’ai mon esprit de Québécois, de Nord-Américain, de ma formation, je comprends les choses d’une certaine façon. J’évolue dans une société qui avance […] c’est sûr que… essayer de transposer ça en Haïti de façon directe c’est plus ou moins possible.
Ils reconnaissent aussi les différences culturelles et se questionnent sur le rôle de ces différences dans la transmission du message. Donc alors, ça, c’est une autre barrière aussi à la transmission : c’est quand même des Blancs d’une autre culture qui transmettent des choses.
Du côté des acteurs haïtiens, il était important de projeter une image d’indépendance par rapport à l’étranger.
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Si tu savais comme c’était important pour moi […] que je n’étais pas tchoul [serviteur] du Blanc. Tu vois, en Haïti on dit que voilà dès qu’on est haïtien on traite avec un étranger, on est soumis, on est soumis tout simplement à l’étranger, on exécute tout simplement ce qu’il dit d’exécuter.
passée sous silence. De plus, nous avons observé que l’implication des intervenants locaux lors des rencontres fluctuait selon la place qui leur était accordée. En effet, les animateurs intervenaient seulement à la demande d’un autre membre de l’équipe et aux moments où les conversations se faisaient en créole.
On ressent aussi le besoin que les projets de développement tiennent compte du contexte et des spécificités propres au pays.
Mais toujours est-il pour la majorité quand ils doivent exprimer des opinions, il faut quelqu’un qui puisse traduire vraiment dans leur langue parce que des fois ils ne disent pas des choses parce qu’ils n’ont pas les mots pour le dire.
Qu’ils disent qu’on va développer un projet particulier, pour renforcer nous-mêmes ces institutions-là. Si l’État peut apporter quelque chose tant mieux […] parce qu’on est dans un pays particulier, difficile.
Par ailleurs, cette polarisation s’est fait sentir en parlant du français. Comme cela vient de m’arriver et que je cherche un mot pour dire quelque chose en français parce que ce n’est pas notre langue. Ce n’est pas à nous cette langue-là. Maintenant avec cette nouvelle formule donc on sort de ce, de ce français-là qui nous tue en Haïti, tu sais. Donc le français nous tue.
Finalement, dans les rencontres d’équipe, nous avons observé une différence marquée dans la conception de la famille chez les différents acteurs. Par exemple, en Haïti, la famille comprend la famille élargie, et les membres de cette dernière ont droit de parole dans l’éducation des enfants, contrairement au Canada. Ces différences ont eu des répercussions dans la discussion et la contextualisation des émissions. Coût différencié du bénévolat. Les rencontres hebdomadaires ont nécessité de l’investissement en temps de la part des acteurs. Les membres de l’équipe estiment qu’il faudrait allouer plus de temps à la préparation des émissions, notamment à l’adaptation culturelle de celles-ci et à la préparation par les animateurs afin qu’ils maîtrisent le matériel et transmettent un message de qualité. Nous avons besoin de passer plus de temps dans nos documents pour qu’on les lise, pour que nous nous habituions aux thématiques, aux mots, de telle sorte que pendant que nous lisons, les auditeurs ne remarquent pas qu’on est en train de lire.
Le projet jouit d’une subvention globale limitée. Les acteurs haïtiens reçoivent un montant forfaitaire pour leur travail qui ne correspond pas toujours au nombre d’heures qu’ils accordent au projet. Contrairement aux acteurs québécois qui peuvent donner leur temps bénévolement au projet, les acteurs haïtiens ont rapporté leur difficulté à subvenir à leurs besoins avec le salaire qu’ils gagnent en participant au projet. Cette situation les oblige à trouver d’autres sources de revenus, ce qui leur laisse moins de temps pour s’investir dans le projet de la radio.
En outre, les animateurs ont rapporté avoir acquis des compétences en animation et en préparation d’émissions radiophoniques lors d’une formation donnée, durant la même période, par un expert local. La formation les a poussés à effectuer des changements dans la présentation des émissions. Cependant, cette information n’a pas été communiquée pendant les rencontres d’équipe. En dernier lieu, nous avons appris lors des entretiens que les émissions étaient parfois diffusées via Internet, une information n’ayant pas été partagée dans l’équipe, malgré la pertinence de celle-ci. Enjeux de pouvoir. Les enjeux de pouvoir constituent un important obstacle à la pérennité du projet. Ils se situent à deux niveaux : celui des organismes subventionnaires qui détiennent le pouvoir monétaire par rapport à l’équipe québécoise, et celui des acteurs québécois qui sont également employeurs des acteurs haïtiens. Pour les acteurs québécois, le pouvoir des organismes subventionnaires s’est fait ressentir depuis la conceptualisation du projet, dans le but de le rendre attirant pour ces bailleurs de fonds. Parce qu’en Haïti, les subventions un moment donné arrivent […] si tu ne l’as pas, tu peux attendre quelques années […] Donc l’objectif stratégique c’était de maintenir, finalement, vivant le groupe [GROSAME] si on veut, autour d’un objectif quelconque, qui était les émissions.
Dans un autre ordre d’idées, la dynamique entre les acteurs québécois et haïtiens semble suivre un modèle unidirectionnel du savoir dans lequel le monopole du savoir est détenu par l’équipe québécoise. En effet, les émissions sont créées par les acteurs québécois, ce qui laisse les animateurs dans une situation de dépendance. Ainsi, de part et d’autre, les acteurs ont recommandé que les émissions soient créées par plusieurs personnes. De plus, le financement étranger étant de courte durée, il a été proposé de soutenir la possibilité pour l’organisme de se financer localement. Cela pourrait se faire par la voie d’une formation à la recherche de financement ou par l’aide à la création d’activités génératrices de revenus.
5. DISCUSSION
Le fait que je sois obligé d’aller chercher d’autres activités pour répondre aux besoins de ma famille, puisque ce que GROSAME m’offre, je suis satisfait avec, mais il ne répond effectivement pas à ce que j’ai comme exigence familiale, maintenant ça me met dans une situation où je dois chercher.
La présente étude visait à décrire le processus de transfert de connaissances dans le projet GROSAME en Ondes et à faire ressortir les enjeux liés à une possible pérennisation de celui-ci.
Méconnaissance des acteurs en présence. L’un des constats inhérents aux résultats était la méconnaissance et la sous-utilisation de l’expertise locale. Les entretiens ont permis de constater que certains des acteurs haïtiens avaient de l’expérience préalable pertinente, mais
Tout d’abord, les résultats révèlent que les méthodes utilisées pour transmettre le message sont efficaces. En effet, l’utilisation du créole dans les différentes étapes du processus a été un élément essentiel à un partage de connaissances bidirectionnel. Cela a permis de contrer
5.1 Une langue partagée, une place difficilement accordée
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en partie l’asymétrie, inhérente aux enjeux de pouvoir, qui existait entre les animateurs et les acteurs québécois. Les animateurs ont pu s’exprimer dans les rencontres en contribuant à l’adaptation des émissions. Les acteurs québécois, de leur côté, ont eu l’occasion de s’exposer davantage au modèle familial haïtien. Cependant, un effort est requis pour s’assurer que les rencontres se déroulent toujours en créole, afin d’assurer une dynamique équitable. Pour ce faire, une implication plus marquée de médiateurs haïtiens, maîtrisant les deux langues, serait souhaitable. Comme le souligne Théodat, le français et le créole ont des rôles instrumentaux dans la société haïtienne [21]. Le français est vu comme la langue des colonisateurs et place son utilisateur dans une situation de force par rapport à ceux qui ne le maîtrisent pas. Ainsi, les médiateurs haïtiens maîtrisant le français seraient plus à même de manifester des opinions divergentes à l’équipe québécoise. Cet aspect est particulièrement important, vu l’opposition entre la vision d’un « savoir universel » issu des pays occidentaux et le besoin de reconnaissance de l’unicité d’Haïti par les acteurs haïtiens [22]. Cette opposition rejoint les propos de Holliday concernant le risque d’idéalisation des connaissances et de la culture des intervenants occidentaux [23]. Ce phénomène semble expliquer qu’au premier abord, les ressources locales soient très peu utilisées. Comment encourager l’autonomisation des animateurs, et plus largement des communautés haïtiennes, sans leur reconnaître un savoir ? Afin de promouvoir ladite autonomie, les acteurs québécois gagneraient à combiner les savoirs local et étranger. Effectivement, l’alliance du savoir expérientiel et du savoir théorique est essentielle à un transfert de connaissances efficace [4]. Parallèlement, nous pouvons constater que les initiatives des animateurs ne sont pas communiquées à l’équipe québécoise. Cela est en partie dû au fait que lors des rencontres hebdomadaires, les discussions sont principalement axées sur le contenu des émissions. De plus, le manque de temps de part et d’autre limite la tenue de rencontres informelles permettant aux animateurs de partager leur expérience par rapport aux émissions. Il faut aussi rappeler que les acteurs québécois occupent une position hiérarchique, par rapport aux animateurs, qui peut influencer la place qu’ils prennent dans les discussions. En Haïti, le respect de l’autorité est une valeur importante et les décisions sont généralement prises de manière unilatérale par les personnes en situation d’autorité [24]. Cela dit, la planification d’espaces de discussion où les animateurs sont encouragés à s’exprimer favoriserait la divulgation d’informations pertinentes à l’avancement du projet.
5.2 De l’accessibilité à la cohérence culturelle du message Par ailleurs, l’accessibilité et la pertinence du contenu ont favorisé l’appropriation des concepts par les animateurs. Selon Potvin (2016), les caractéristiques liées au message transmis, telles sa vulgarisation et sa pertinence, peuvent influencer le processus de transfert de connaissances. Les études dans le domaine du développement international soutiennent aussi ces résultats en soulignant la pertinence des interventions cohérentes avec les caractéristiques du milieu comme facteur favorisant la pérennité des projets [1, 3]. Toutefois, nos résultats donnent à penser que certaines caractéristiques du milieu d’intérêt sont demeurées voilées ou insuffisamment considérées dans le cadre de ce projet. En effet, lors des discussions
hebdomadaires, des désaccords entre les acteurs ont été observés, lesquels portaient souvent sur l’opposition entre la famille nucléaire québécoise et la famille élargie haïtienne. Ces dynamiques familiales étant différentes, une réflexion semble nécessaire afin d’évaluer la transférabilité des concepts nord-américains en Haïti. Effectivement, l’applicabilité des connaissances transmises dans un milieu donné ne va pas de soi [25]. Dans cette optique, les acteurs québécois ont souligné percevoir un inconfort, chez les animateurs, à aborder certains sujets, comme l’homosexualité. Haïti étant un pays où les valeurs sont principalement guidées par la religion, certaines thématiques doivent être abordées avec tact et considération pour l’auditoire, afin de conserver un lien de confiance et une crédibilité face à la population [1]. Les animateurs étant les experts de leur milieu, une perspective ascendante impliquant ces derniers dans le choix des thématiques traitées et dans la création des émissions serait à développer. De plus, la collecte et l’analyse des rétroactions des auditeurs devraient être systématiques pour pouvoir mieux cerner leurs besoins, de même que leurs réactions aux messages transmis. À cet égard, le temps requis pour ce travail devrait être évalué afin d’ajuster la compensation des animateurs en conséquence.
5.3 Entre puissance de la Nature et pouvoir monétaire En outre, le contexte d’instabilité en Haïti a des répercussions, non seulement sur la création et la diffusion des émissions, mais aussi sur les acteurs haïtiens qui doivent composer avec l’environnement. Ce contexte d’instabilité est l’une des particularités, énoncées par Proulx et Brière, qui doivent être prises en compte dans les projets de développement [2]. En effet, au sein de ceux-ci, les acteurs doivent évoluer dans des contextes difficiles et faire preuve d’adaptabilité. Toutefois, le temps requis pour implanter le projet, l’adapter au contexte et faire face aux imprévus ne correspond pas nécessairement au délai imposé par les organismes [2]. Cette situation tend à amplifier le rapport de pouvoir décrit précédemment (mouler le projet aux propositions des organismes subventionnaires), où les principaux concernés sont non seulement soumis aux aléas du contexte politique et environnemental, mais également aux diktats des fonds internationaux dont ils ont terriblement besoin.
5.4 Un apport modeste mais pérenne à l’échelle d’une collectivité La plus grande force de cette initiative tient au rôle de « courroie de transmission » du message par les animateurs. Par leur mise en pratique des méthodes d’éducation discutées dans les émissions, ils ont pu agir à titre d’exemples pour leur communauté. Puisque tout individu est plus susceptible de répéter une action s’il est témoin des conséquences positives de l’acte posé par une personne à laquelle il s’identifie [26], cette posture des animateurs pourrait signer le succès, au moins local, de la transmission des connaissances. De plus, cette appropriation du savoir par la mise en action les a valorisés et a renforcé leur identité d’intervenant de milieu. Ainsi, par cette appropriation du contenu des émissions, les animateurs se sont sentis plus compétents à transmettre leur savoir à la communauté, tout en étant conscients des problématiques auxquelles ils font face.
Cahier thématique – Haïti : Perceptions et perspectives transculturelles en santé mentale
6. CONCLUSION La principale limite de cette étude est le fait que l’impact du projet dans la population n’a pas été évalué, ce qui aurait nécessité un investissement financier et logistique plus important. Du reste, plusieurs recommandations peuvent être énoncées, afin de bonifier de futures initiatives en prévention et promotion de la santé mentale, à la lumière des constats discutés ci-dessus. Parmi celles-ci, il apparaît que la place accordée aux interlocuteurs locaux demeure primordiale. L’utilisation de la langue locale, l’attention portée aux expériences des partenaires locaux, et la mise au premier plan de leur savoir sur le milieu d’intervention devraient être au cœur non seulement de l’implantation mais de la création même des projets de développement. Dans un monde idéal, cette logique « bottom-up » devrait teinter toute proposition de soutien – logistique et monétaire – aux pays en développement, et toutes les étapes de la mise en œuvre de ce soutien.
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Laetitia Mélissande Amédée est étudiante au doctorat en psychologie à l’Université du Québec à Montréal. Boursière du programme de bourses d’études supérieures Vanier, elle a fondé l’organisme Koze Jenès qui œuvre dans la prévention des violences interpersonnelles en Haïti. Ses travaux de recherche portent principalement sur les facteurs de risque et de protection des enfants victimes d’agression sexuelle. Sophie Gilbert est psychologue clinicienne, professeure au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal. Elle se spécialise en recherches qualitatives menées auprès de populations en situation de grande précarité (au Québec et dans les Caraïbes), en partenariat avec des organismes communautaires.
