Vol. 8 n° 1 · Mot des co-éditeurs
Le mot des co-éditeurs : Au chevet d’Haïti
En Haïti – où, au lendemain de l’événement sismique de janvier 2010, une forme de résilience a été validée scientifiquement dans la limite des méthodes utilisées3 –, l’assassinat du président Jovenel Moïse n’avait pas encore eu lieu.
Quand ce numéro sur les perceptions et perspectives transculturelles en santé mentale en Haïti a été conçu, nous étions encore suspendus aux effets de la pandémie mondiale de COVID-19 qui allait bouleverser l’homéostasie des pays occidentaux et non occidentaux, déjà fragilisés, chacun à sa manière, par les méfaits de la mondialisation capitaliste et financière. Tout en révélant l’interdépendance des États en matière de santé globale, cette crise à la fois sanitaire, économique, politique, identitaire, scientifique et idéologique a notamment suscité des réflexions et des interrogations sur la résilience des peuples du monde selon les catastrophes vécues, les référents culturels et les modèles de sociétés2. En Haïti – où, au lendemain de l’événement sismique de janvier 2010, une forme de résilience a été validée scientifiquement dans la limite des méthodes utilisées3 –, l’assassinat du président Jovenel Moïse n’avait pas encore eu lieu. Ce crime a non seulement détruit les métacadres (État, institutions publiques, sanitaires, scolaires…), mais a réactivé et aggravé les traumatismes multiples et cumulatifs du pays liés notamment aux séismes, aux ouragans, au choléra, à la COVID-19, ainsi qu’aux crises politiques, sociales et économiques. Aujourd’hui, sur les scènes nationale et internationale, la première république noire semble coincée dans ce qui s’apparente à un « angle mort de l’humanité4 ».
1.
Nous remercions chaleureusement Marie Papineau et James Fethière pour leur implication dans la réalisation de ce numéro.
2.
Karray, A. et Derivois, D. (2020). Quelle résilience pour quels modèles de société ?, [En ligne], https://theconversation.com/quelle-resilience-pour-quels-modelesde-societe-137666# :~ :text=Le%20r%C3%B4le%20du%20lien%20social%20 et%20des%20ressources%20culturelles&text=Ainsi%2C%20plus%20les%20 populations%20vivent,r%C3%A9silience%20est%20mise%20en%20relief
3.
Cénat, J. M. (2018). Traumas et résilience. Leçons du tremblement de terre de 2010 en Haïti. Presses de l’Université Laval.
4.
Derivois, D. (2022, décembre). Haïti, angle mort. Revue Esprit.
COMMENT ALORS PRENDRE SOIN D’HAÏTI ET EN HAÏTI ? Ces événements réactualisent non seulement les croyances profondes du peuple haïtien mais aussi ses différentes perceptions de la santé mentale. Selon l’Organisation mondiale de la santé, l’exposition répétée à ce type d’événements peut contribuer au développement et au maintien de certains troubles mentaux chez les enfants et les adolescents ainsi que chez les adultes les plus vulnérables. Dans quelle mesure la perception des troubles et les références culturelles peuvent-elles être des leviers dans les dispositifs de prise en charge et d’accompagnement ? Huit ans après l’élaboration de la première « composante santé mentale » de la Politique nationale de santé5, où en est le système de santé haïtien face à son application et à la mise en place des éléments du Plan stratégique national pour la santé intégrale de l’enfant6 ? Dans ce contexte post-catastrophe, Haïti Perspectives donne la parole à des chercheurs, soignants et acteurs de terrain concernant certaines perceptions et perspectives en santé mentale en Haïti au regard des enjeux sociaux, historiques, politiques, économiques et culturels, dans le but d’apporter des éléments de réponse aux interrogations suivantes : • Comment sont pensés et vécus les événements tragiques et la maladie mentale par les professionnels et la population en Haïti et dans la diaspora ?
5.
MSPP. (2014). Composante santé mentale de la Politique nationale de santé, [En ligne], https://mspp.gouv.ht/site/downloads/Composante%20Sante%20Mentale%20 MSPP.pdf
6.
MSPP et coll. (2013). Plan stratégique national pour la santé intégrale de l’enfant en Haïti 2014-2019, [En ligne], https://mspp.gouv.ht/site/downloads/Plan%20 Strategique%20de%20la%20Sante%20%20Infantile%202014%202019.pdf
7.
Derivois, D. et coll. (2018). Resilience in Haïti : is it culturally pathological ? BJPsych Int., 15(4), p. 79-80. doi : 10.1192/bji.2017.25
Cahier thématique – Haïti : Perceptions et perspectives transculturelles en santé mentale
• Quelles sont les spécificités selon les populations (femmes, hommes, enfants, adolescents) et les contextes de vie (famille, école, communauté, milieu carcéral, milieu rural, etc.) ? • Quelles sont les perspectives d’accompagnement et les ressources disponibles ou mobilisables dans la population ? Dans ce dossier, nous avons le plaisir de vous proposer neuf modestes contributions qui participent du débat et des pistes d’intervention concernant la santé mentale en Haïti. À partir de ce qu’il appelle homo haïtianus, Michel Martin Eugène nous alerte sur les effets secondaires de la résilience à l’haïtienne, une résilience qu’on pourrait qualifier parfois de pathologique7, à certains égards. Venus Darius attire quant à lui notre attention sur certains enjeux du traitement du délire mystique en Haïti. Pour sa part, Fresner André interroge la manière dont les personnes amputées après le séisme de janvier 2010 essaient de se reconstruire. La question de la santé mentale des migrants haïtiens, notamment au Brésil, est abordée par Alice Einloft Brunnet et ses collègues. Enfin, trois déterminants sociaux de la santé sont mis en perspective par Julien Tousignant-Groulx et Henri Dorvil.
Dans leur article, Alexandra Marty-Chevreuil et Wander Numa évoquent la question de la formation des psychologues à l’Université Franco-Haïtienne du Cap-Haïtien. Ces soignants sont d’une importance capitale, aux côtés d’autres professionnels divers (pasteur, agriculteur, etc.) pour promouvoir la santé mentale de diverses manières. C’est ce que montrent Gabrièle Gilbert et Sophie Gilbert en s’appuyant sur les travaux du Groupe de Santé Mentale de Grand-Gôave (GROSAME). Ce dispositif issu d’une collaboration Québec-Haïti vise notamment à soutenir l’autonomie et la pérennité des pratiques, comme en témoignent Laetitia Mélissande Amédée et Sophie Gilbert dans leur contribution. Le dossier se termine par une réflexion de Daniel Derivois au sujet de la résilience des soignants, terme entendu dans le sens large de prendre soin. C’est donc avec gravité, alors qu’aucune issue ne semble encore se dessiner sur les plans politique, sécuritaire, sanitaire et éducatif, que nous invitons lecteurs et lectrices, d’ici et d’ailleurs, en Haïti et dans la diaspora, à venir au chevet d’Haïti. Bonne lecture !
