Vol. 8 n° 1 · Analyse
Revisiter la résilience à l’haïtienne

Cette adaptation est d’ordre physique, ce qui est extrêmement lent et nécessite beaucoup de temps pour se manifester de manière significative.
1. ADAPTATION, RÉSILIENCE, HOMO HAITIANUS
2. RÉSILIENCE À L’HAÏTIENNE
La recherche en psychologie du développement et en psychologie évolutionniste, pour ne citer que ces deux disciplines, admet largement que l’être humain est astreint à un environnement demandant et changeant qui l’oblige à un effort continuel d’adaptation. Cette adaptation est d’ordre physique, ce qui est extrêmement lent et nécessite beaucoup de temps pour se manifester de manière significative. Elle est aussi d’ordre psychologique ; cette adaptation s’observe sur un laps de temps plus court et suscite l’intérêt au plus haut point. Elle se présente comme un enjeu majeur de la vie moderne. En effet, l’humain fait face à des demandes importantes qui sont d’ordre psychosocial. Elles sont diversifiées et viennent d’horizons divers. Agression subie, soucis de la vie, communauté de vie, conflits familiaux, déceptions, désillusions, trahisons, solitude, routine, monotonie, événements traumatisants, obligation de rendement professionnel, travail non plaisant, chômage, conflits internes, rejets, pauvreté, catastrophes naturelles, guerres, etc., soumettent l’humain à un stress permanent. Ces aléas et traumatismes lui font vivre peur, inquiétude, colère, déception.
L’homo haitianus s’est forgé une réputation assumée de personne indestructible au fil des aléas de l’histoire. Il a survécu sur plusieurs générations à trois siècles d’esclavage sous la férule des colons espagnols et français et sous le régime du Code noir. Le régime colonial français est connu comme ayant été « l’un des régimes esclavagistes les plus brutaux, les plus violents, les plus déshumanisants, les plus racistes, les plus cruels que la terre ait connus1 ». Tous les moyens imaginables ont été conçus et mis en opération pour priver l’esclave de son humanité, notamment en lui enlevant le sens cette humanité. Il était traité à la manière d’une bête de somme ou d’un « bien meuble » au service du maître qui avait ipso facto droit de vie et de mort sur lui. Ce faisant, l’esclave était continuellement agressé dans son identité humaine. Toute velléité de révolte était réprimée avec une brutalité inouïe, destinée à dissuader l’esclave de toute rébellion – instinct de survie aidant – et à lui faire assumer sa sous-humanité. Il était rivé à la plantation et aux travaux forcés pour la prospérité de son maître. Il était assimilé, déshumanisé, soumis, chosifié à jamais. Mais il est resté en vie d’abord physiquement, puis, d’une certaine façon, psychiquement ; ce que les Indiens Tainos n’ont pas pu faire. En quelques années, selon les historiens, ces derniers ont été décimés sur la partie ouest de l’île.
L’humain fait face aux demandes grâce à un réflexe de survie. Il peut alors surmonter ces demandes qui risquaient de l’annihiler et en sortir revigoré, renouvelé et bonifié. On parle alors de résilience. Au fil de l’histoire, les individus et les peuples ont souvent fait preuve de résilience, en passant à travers, voire en triomphant, des situations de grand stress. L’homo haitianus (Haïtien moyen), en particulier, a développé des atouts au regard de la résistance aux stress quotidiens et de son environnement, qui est particulièrement demandant et agressif, au point que la résilience semble lui coller à la peau comme une caractéristique essentielle.
Pour survivre, l’homo haitianus a dû accepter son destin, c’est-à-dire celui que l’esclavage et les intérêts supérieurs de l’or vert (industrie du sucre aux 17e et 18e siècles) lui avaient forgé. L’homo haitianus a joué l’extinction chez lui de toute dignité humaine, l’asservissement total, l’hébétude, la soumission, voire la motivation personnelle pour le rendement du maître… pour endormir ce dernier dans ses certitudes de toute-puissance. Puis, d’un coup, alors qu’il était réduit à l’esclavage depuis plusieurs générations et plusieurs siècles, 1.
Eugène, M. M. (2020). Haïti a mal à sa pauvreté. Impression diagnostique de l’échec du projet Haïti. Paris : L’Harmattan.
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profitant de circonstances favorables, il a montré que sous la cendre de l’anéantissement de son identité humaine, il avait conservé de manière presque intacte les attributs de son humanité ; il s’est levé, a rugi son envie de liberté et de dignité, s’est rebellé contre sa condition d’esclave, s’est saisi des armes de son maître, l’a bouté hors des biens que lui et ses ancêtres avaient construits de leur sang et leur sueur et s’est installé en maître. Il a montré à la face du monde que son mouvement était bien plus qu’une révolte, qu’il portait des aspirations de dignité humaine en créant une nation, symbole de la liberté retrouvée et de la fin de l’asservissement de l’homme par l’homme. Ce faisant, il a affirmé de manière solennelle qu’il n’avait pas perdu le sens de son humanité. Comme on pouvait s’y attendre, le problème de l’esclavage ne s’est pas réglé une fois pour toutes avec la déclaration de l’indépendance. De nombreux enjeux touchant à la dignité humaine de l’homo haitianus n’ont pas été dénoués en 1804, ni par la suite, malgré les mouvements dits révolutionnaires qui se sont succédé et les changements plus ou moins violents de gouvernements, de systèmes et de régimes politiques. Les mêmes rapports esclavagistes se jouent encore aujourd’hui [1] (Casimir, 2009), engendrant la souffrance, le dénuement, le désarroi, l’exploitation, la violence, la domination et la soumission. Les différends portant sur la justice sociale et la justice distributive n’ont pas encore été liquidés. L’homo haitianus a vécu dans des conditions rappelant symboliquement l’esclavage à Saint-Domingue. Il a dû se plier à des régimes autoritaires, a fait face à des purges, des révolutions, des assassinats, des guerres intestines, des invasions. Le pays rêvé en 1804 a tardé à arriver et tarde encore à s’inscrire dans la glaise du réel. L’homo haitianus réfrène ses aspirations et son élan, ravale sa colère, se contente de miettes, exprime sa peine et sa frustration de manière artistique, en poursuivant son chemin. Quand le vent de la répression souffle fort, l’homo haitianus courbe l’échine pour se soustraire à la furie des tyrans et de leurs sbires ; à l’heure des révolutions, il observe attentivement pour saisir les tenants et aboutissants des luttes, les intentions plus ou moins dévoilées des uns et des autres, la lueur de la victoire pour se positionner et se prononcer. Il passe à travers les événements sociopolitiques contraires en y laissant peu de plumes. Il ne se laisse pas abattre. Chaque fois qu’une porte se ferme, il en ouvre une nouvelle et s’ingénie à survivre, croyant en un avenir meilleur. • L’homo haitianus a un attachement exceptionnel à la vie. Il ne lâche pas prise ; il refuse de s’abandonner à la mort. Selon Anglade, le peuple haïtien trouve en lui-même les ressources pour se protéger contre la mort [2] ; c’est ainsi qu’on peut expliquer que 80 % de la population soit encore en vie, malgré son immersion dans la misère. Il réussit à tourner les situations de mort pour se créer des espaces de survie. • L’homo haitianus, réduit à la misère dans les campagnes, livré à lui-même dans une activité économique (l’agriculture) qui ne rapporte plus et n’arrive plus à le nourrir, exclu de la belle société, végétant dans le pays « en dehors » exempt de tout confort moderne, refuse son exclusion et vient frapper à la porte du confort relatif de la ville, dans une nouvelle forme de misère du nom de « bidonville ». Si les plus nantis se prélassent
en ville, il refuse le lent anéantissement dans le silence des campagnes ; il s’invite à l’arrière-cour de la ville. • L’homo haitianus est capable de survivre non seulement avec le strict minimum, mais aussi avec moins que le strict minimum. Pour ce faire, il met en opération un certain nombre de mécanismes de survie, dont les petits commerces symboliques tenus par les femmes. Ce sont des commerces qui ne dégagent nul profit ou qui produisent un profit rachitique ; au fond, ils servent en réalité à combattre l’ennui, le sentiment d’inutilité et le découragement. • Une semaine après le séisme du 12 janvier 2010 dans la région de Port-au-Prince, l’humeur de la population était on ne peut plus morose. Les autorités et les familles étaient encore à enterrer les restes des personnes tuées ; de nombreuses familles réalisaient à peine l’immensité de leurs pertes. On était encore loin du travail de deuil ; des individus étaient aux prises avec d’énormes conflits de loyauté ; d’autres vivaient avec intensité la culpabilité des survivants. Des journalistes, remarquant un attroupement suspect quelque part en périphérie de la ville, se sont approchés. Ils ont alors eu la surprise de voir des jeunes en train de jouer au football ; ils avaient déjà rebondi de la léthargie provoquée par la grande catastrophe et étaient prêts à aller de l’avant. Un dignitaire religieux venant des États-Unis, en visite de solidarité à Port-au-Prince durant cette même semaine, s’est fait répondre par un jeune religieux qu’il ne pouvait pas se permettre le luxe de perdre espoir, car c’est tout ce qui restait à son peuple, quand il s’est aventuré à l’encourager à garder l’espoir. Les rêves de l’homo haitianus d’un État moderne et puissant, à la hauteur des hautes aspirations des va-nu-pieds qui ont forgé l’utopie haïtienne, ont du plomb dans l’aile ; ils ont du mal à soulever la nation. Les échecs se répètent aux points de vue social, politique et économique ; les expériences se suivent et se ressemblent ; l’histoire bégaie et laisse l’angoissante impression d’être en perpétuel recommencement stérile. L’homo haitianus évite le désarroi en rêvant à un messie politique, une espèce de champion surpuissant qui viendra remettre de l’ordre, écraser le mal et les fauteurs de trouble, amener le pays dans les hauteurs des promesses de 1804. Il vit désormais dans l’attente de ce jour : « espwa fè viv », réalise-t-il.
3. EFFETS SECONDAIRES DE LA RÉSILIENCE À L’HAÏTIENNE Nous sommes encouragés par la grande capacité de résilience de l’homo haitianus. C’est le cas de le dire : les circonstances ne semblent pas lui faire énormément de cadeaux. Les ressources naturelles sont limitées et son industrie, son niveau d’organisation et de gestion sont loin d’être parfaits. Il a fait face à davantage d’aléas que d’opportunités dans son histoire. Pourtant, il parvient à survivre. Voilà ce qui est abondamment souligné dans la littérature scientifique. Il existe cependant une autre face qui mérite d’être davantage mise en lumière pour saisir la problématique de la résilience haïtienne dans sa totalité. C’est ce que nous nous permettrons de nommer « effets secondaires de la résilience à l’haïtienne ». S’il fait face à de nombreux aléas, s’il parvient à survivre, l’homo haitianus ne réussit
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pas toujours à transformer les aléas en opportunités. Serait-ce une clé pour comprendre l’effet secondaire de la résilience à l’haïtienne ? À la base, l’adaptation consiste à développer des ressources pour s’acclimater, sinon c’est la mort, l’anéantissement qui guette l’individu et à travers les individus, l’espèce. Au point de vue psychologique, les psycho dynamiciens ont mis en exergue une panoplie de mécanismes psychiques nommés « mécanismes de défense » qui interviennent de manière relativement adéquate pour maintenir ou rétablir l’équilibre psychique et garder l’individu en état de fonctionnement. Dans le cadre de l’esclavage, l’équation nous semble claire : il fallait s’adapter à sa situation d’esclave, en d’autres termes accepter son statut d’esclave avec toutes les implications pratiques, ou se mettre à risque d’être broyé physiquement par la machine de la répression brutale mise en place contre les révoltés et mourir à brève échéance ou à petit feu. Les esclaves bien adaptés à la vie à Saint-Domingue étaient ceux qui avaient accepté l’esclavage ; ils étaient au service des colons dans les champs, dans les usines et dans les maisons. C’était le cas des nègres créoles (ceux qui sont nés à Saint-Domingue) et des nègres bossales (arrivés fraîchement d’Afrique) créolisés. Les autres nègres inadaptés, refusant péremptoirement l’esclavage, pouvaient échapper quelque temps à la mort en devenant marrons, c’est-à-dire en se réfugiant dans les montagnes difficilement accessibles, en devenant ennemis du régime, la proie des chiens loups et des véritables loups-garous. Si, parmi les nègres créoles installés dans la routine de l’esclavage, il y en avait qui portaient en eux-mêmes l’ardente volonté de se défaire de l’esclavage, la force de frappe venait principalement des nègres marrons qui ont toujours refusé l’esclavage et des nègres bossales présents depuis peu à Saint-Domingue et non encore totalement assimilés à l’esclavage. François Mackandal aurait été de cette catégorie. Alors, la résilience qui consistait en l’adaptation au régime esclavagiste ne pouvait être et, de fait, n’a probablement pas été le carburant qui a nourri la réaction extraordinaire contre l’esclavage, laquelle a mené jusqu’à la grande révolte et à l’indépendance. Cette résilience était plutôt de nature à consolider l’esclavage. Plusieurs esclaves, en particulier les nègres à talents qui n’ont pas expérimenté toute la rigueur de l’esclavage dans leur chair et qui étaient parmi les mieux adaptés, donc les plus résilients, se sont désolidarisés de la lutte contre l’esclavage. Ils sont restés fidèles à leurs maîtres et les ont même suivis aux États-Unis, au plus fort de l’insurrection générale. Et ils sont demeurés esclaves. C’est à croire, toutes choses étant égales, qu’une certaine assimilation de sa condition – dans ce cas, de sa condition d’esclave – peut amener la victime à se complaire dans sa situation de précarité et, dans le cas de l’esclave, à s’installer dans son asservissement. Il peut finir par s’identifier de façon durable comme esclave. Par ailleurs, s’il a pu se sortir vivant des affres de l’esclavage, l’homo haitianus n’en est pas sorti indemne. Il semble avoir gardé des relents esclavagistes. En faisant mine d’intégrer ou d’accepter l’esclavage pour se protéger contre le colon agresseur, l’homo haitianus s’est fait prendre à son propre jeu. L’opération de charme n’est pas restée superficielle ; elle a transformé des dimensions entières de sa personnalité à son insu. En effet, des attitudes plutôt négatives ou contre-productives devenues historiques sont nettement attachées à des réflexes d’esclave. Ainsi, la jeune nation a raté l’occasion
historique de faire repartir sur une grande échelle l’énorme industrie de la production agricole. Cette résurgence aurait exigé une organisation du travail du même type qu’à Saint-Domingue, avec de larges unités d’exploitation, des travailleurs organisés garantissant la production. C’était impossible. L’ancien esclave non suffisamment et psychologiquement libéré ne voulait plus travailler sous le compte et le contrôle de quelqu’un d’autre ; ses blessures non cicatrisées ne le lui permettaient pas. Les généraux ont dû prendre la mauvaise décision de procéder à la distribution de la terre, opération qui a consisté, nous dit l’histoire, en l’avènement de grands, de moyens et de petits fermiers, compte tenu de l’appétit des revendications des anciens esclaves et des affranchis. D’où le processus d’émiettement de la terre qui s’est poursuivi à travers les ans tout en affaiblissant l’économie jusqu’à la réduire, de nos jours, comme peau de chagrin. Ce processus a accouché des lopins de terre, le paysan entretenant jalousement sa peine et sa misère. Le paysan est profondément attaché à son lopin, comme si sa vie en dépendait ; sans le savoir, il s’attache à sa misère et réagit comme un ancien esclave. Il croit que son lopin de terre fait de lui un maître et lui garantit la vie. En réalité, ce lopin lui coupe toute perspective de progrès, du moins à partir de l’agriculture. On peut rattacher à cette attitude et aux antécédents qui l’ont vue naître ce qu’est devenu le sens du collectif de l’homo haitianus. S’il n’est pas égoïste parce qu’il a le sens de la famille et du clan, comme peuvent en témoigner les expériences extraordinaires de solidarité entre les Haïtiens de la diaspora et les leurs restés au pays, l’homo haitianus n’a pour ainsi dire jamais développé le sens de la collectivité, le sens de la nation. Il n’a pas le sentiment d’être membre d’une collectivité du nom d’Haïti en ce que cela implique de responsabilités, de droits et de devoirs. Il s’arc-boute à ce qui lui revient de plein droit et se soucie peu du reste. Le massacre des Blancs au lendemain de l’indépendance peut aussi être vu comme un réflexe d’anciens esclaves. Ce massacre est un autre signe de la survivance de relents esclavagistes chez l’homo haitianus. La chasse aux sorcières n’est jamais particulièrement lucide et intelligente ; on peut même la considérer comme un manque total de lucidité, voire un acte insensé, inconsidéré, émotionnel et finalement inutile. Il n’était pas très sensé de mettre tous les survivants blancs dans un même panier. Plusieurs d’entre eux auraient pu être réhabilités et servir – voire être forcés à servir – dans la reprise de la production du sucre. Le réflexe vengeur de l’ancien esclave, encore pris dans les ressentiments allumés par les sévices subis de la part de ces individus ou de leurs semblables, a privé la jeune nation de ressources importantes pour la relance de la production et de l’économie. L’esclave (l’ancien esclave) ne pouvait pas supporter de ne pas punir son ancien maître. L’ancien esclave n’a pas pu non plus enterrer définitivement les sévices de la plantation, à savoir le fouet, les vexations, les humiliations, les abaissements. Il les reproduit pratiquement sans altération dans ses rapports avec les autres, particulièrement les plus vulnérables dont les enfants, les paysans, les ouvriers, les subalternes. Il a besoin de faire comme le maître, identification à l’agresseur oblige. Sous nos yeux s’étale « la toute-puissance imaginaire que l’homo haitianus s’attribue, consistant avant tout à se hisser à la position du maître-blanc
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lors de l’esclavage... c’est le nègre rigoureusement maître2 ». Les traces de cette attitude s’observent particulièrement dans l’éducation des enfants. Les parents s’estiment autorisés à menacer, à maltraiter, à humilier, à punir au fouet les enfants pour qu’ils deviennent de bons citoyens, ou croient devoir le faire. Ils pensent encore pour une grande majorité qu’il n’est pas possible de bien éduquer un Haïtien sans utiliser le fouet. Ils auraient pu ajouter qu’il reste et demeure, à leurs yeux, un esclave. L’homo haitianus, face aux vents contraires des catastrophes naturelles, humaines, sanitaires, politiques, économiques, ne bombe pas le torse mais fait le dos rond, le temps de l’orage, pour se redresser par la suite. À force de répéter ce geste, au fur et à mesure, il ne parvient plus à se redresser complètement. Il en demeure perclus. Les petits commerces peuvent être précieux comme mécanisme de défense dans la lutte contre la dépression et le découragement mais, en même temps, ils maintiennent l’homo haitianus dans le culte des ambitions limitées. Souvent, pris dans des situations de grande pénurie, il a appris à vivre de peu (résilience) ; il en est venu à se contenter systématiquement de peu : malere pa brital (l’infortuné accepte sa condition même si elle est précaire) ; nou pa bezwen pitit sanble papa, se bon akouchman nou vle (nous ne faisons pas la fine bouche). Il s’accommode de l’inacceptable dans un souci de survie et en perd sa capacité de révolte. Il peut s’installer dans la résignation face à des situations qu’il aurait pu objectivement transformer. L’état général des rues de ses villes, la gestion des immondices, la gestion de la res publica, le niveau de fonctionnement de ses institutions, le nivellement par le bas constatable un peu partout, pourraient s’expliquer par cette dynamique affective, rattachée paradoxalement à la résilience. L’homo haitianus n’ose pas regarder au-delà de l’horizon familier et, ce faisant, il limite ses aspirations et ne peut pas se surpasser. Il demeure dans les sentiers battus, restreint ses rêves. Tout ce qui le dépasse devient assez rapidement impossible ; les confins de l’imagination aidant, il s’installe dans une certaine impuissance. La quiétude se lisant sur le visage des femmes perchées sur des marchandises au faîte d’un camion sur une route cahoteuse s’en allant en ville, ou sur le visage des marchandes assises au soleil sous un grand chapeau dans un marché bondé, insalubre, attendant patiemment peut-être une demi-douzaine de clients pour la journée, en dit long sur le seuil de tolérance à l’ennui, aux précarités, aux impondérables, aux circonstances défavorables de l’homo haitianus (résilience). L’homo haitianus compense en se disant que tout finira par s’arranger, par se mettre en place. Plusieurs proverbes illustrent cette attitude : 1) toutan tèt pa koupe, li espere mete chapo, 2) konpè chen di gade pa twòp, 3) ak pasyans, wa wè trip fwomi. Il attend tranquillement son heure sans s’impatienter ; il croit qu’elle viendra un jour, tôt ou tard. Tout en le protégeant, ce mécanisme peut aussi l’installer dans l’indolence, l’insouciance, l’attentisme et la pensée magique, des synonymes d’inactivité et de rationalisation de l’impuissance.
2.
Hurbon, L. (1987). Comprendre Haïti. Essai sur l’État, la nation et la culture. Paris : Les Éditions Karthala.
L’homo haitianus croit en Dieu. Sa foi en Dieu peut être considérée du point de vue psychologique comme un mécanisme pouvant l’aider à faire face au sentiment d’abandon, à l’incertitude, à la perte de sens, au sentiment de vulnérabilité par rapport à des forces suprahumaines (résilience). Il croit que Dieu tient tout dans sa main, veille sur lui et sur tout, et qu’il convient de lui faire confiance. Dans l’imaginaire collectif haïtien, Dieu est provident et absolument bon. Certains proverbes d’Haïti traduisent bien l’expérience de foi de l’homo haitianus et ses corollaires affectifs : 1) tout sa Bondye vle san repiyans, 2) Bondye pa janm bay chen maleng dèyè tèt pou l pa ka niche l, 3) sa Bondye sere pou w lavalas pa ka pote l ale. Si la foi en Dieu peut aider les individus et les peuples à se transcender, dans le contexte particulier d’Haïti, la pseudo-foi en la Providence peut tourner au « bondieubonnisme », à l’inaction, à la passivité, à la dépendance. En face d’un plus fort que lui, par un réflexe remontant probablement au temps de l’esclavage et renforcé durant les régimes autoritaires et despotiques qui se sont succédé à Port-au-Prince, l’homo haitianus a tendance à s’écraser, à inhiber sa colère, ses frustrations, ses ressentiments (résilience). À ce compte, la réaction explosive peut surgir à tout moment. En effet, il peut passer d’une bonhomie et d’une indolence apparentes à une révolte d’une violence insoupçonnée. La modulation de la colère peut aller d’un extrême à l’autre, de la résignation à la casse. L’observateur peut être étonné de la spontanéité de la violence et de l’identité des agents générateurs de cette violence. Face à l’absence présumée de justice, l’homo haitianus peut pratiquer une justice populaire d’une rare violence : lynchage, exécution sommaire, zombification. Enfin, instinct de survie aidant, l’homo haitianus fait face à la misère avec ingéniosité mais, « parmi les mécanismes de survie, on en compte plusieurs qui sont peu constructifs voire nocifs pour l’environnement, la coopération sociale, l’urbanisme, la beauté et l’image de la nation, la salubrité, le sens du long terme, le sens de la nation, etc. 3 ». Ils impactent de nombreux domaines de la vie économique et sociale : la faune, la flore, les bassins versants, la pêche, la production agricole, l’élevage, la couverture végétale, les relations d’affaires, l’exercice de métiers et de professions, l’initiative de la création de marchés, le peuplement de nouveaux territoires sauvages en zones urbaines, le tourisme, etc. La débrouillardise haïtienne (résilience) comporte décidément des effets secondaires qui entravent son développement et son bien-être. Un cas d’espèce s’observe dans le développement du bidonville « Canaan » au nord de Port-au-Prince. Après le séisme, une partie de la population de la Communauté urbaine de Port-au-Prince qui n’avait plus de toit sécuritaire s’est réfugiée, comme on a pu le constater, sur l’aire du Champ-de-Mars, la plus grande place publique de la capitale d’Haïti. Les organisations non gouvernementales ont alors estimé le nombre de sinistrés du Champ-de-Mars à plusieurs dizaines de milliers. Pourtant, cet endroit n’a aucune infrastructure pour accueillir un si grand nombre de personnes et les loger décemment. Les faibles capacités d’organisation et de gestion des pouvoirs publics aidant, un véritable laboratoire de misère humaine s’est installé durant plusieurs mois 3.
Eugène, M. M. (2020). Haïti a mal à sa pauvreté. Impression diagnostique de l’échec du projet Haïti. Paris : L’Harmattan.
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sur le Champ-de-Mars. Il semble qu’environ 12 mois plus tard, à une quarantaine de kilomètres de là, des individus se soient aventurés sur un morne dénudé et désertique au nord de la ville et s’y soient installés de force ; les autres sinistrés du Champ-de-Mars ont suivi, tout comme les brasseurs d’affaires troubles et les squatteurs professionnels. Rapidement, une nouvelle ville anarchique s’est érigée sans aucune infrastructure urbaine, un véritable asile de pauvreté, à deux minutes de vol de l’aéroport international de Port-au-Prince, une honte nationale en ce début du 21e siècle. La population a fui la misère du Champ-du-Mars et de plus en plus celle de l’arrière-pays pour venir s’installer dans la pauvreté abjecte de Canaan. Les gens ont effectivement survécu à l’absence de gîte pour se contenter d’une chaumière dénuée de tout confort, installée dans un environnement inhospitalier et indigne.
4. CONCLUSION Il se raconte en Haïti qu’aucun microbe n’est assez costaud pour terrasser un Haïtien. Il faut comprendre par là qu’aucune situation difficile, même infrahumaine, ne peut avoir raison de l’homo haitianus. Ce dernier est capable de développer comme par réflexe une panoplie de mécanismes susceptibles de l’aider à s’adapter à différentes conditions de vie, plus précaires les unes que les autres. Il a pu s’ingénier à survivre depuis plus de deux siècles dans des
conditions très difficiles, parfois clairement délétères. Il est résilient. Toutefois, il s’agit là de la face la plus visible de l’expérience haïtienne de la résilience. Il existe une autre face moins apparente de cette réalité bien plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord : les effets secondaires de la résilience de l’homo haitianus. La présente recherche nous a permis de l’explorer un peu. L’effort déployé par l’homo haitianus pour s’adapter à des situations délétères, dont l’esclavage, des régimes totalitaires ou des conditions de vie précaires, l’a amené à développer des patrons de conduite qui sont loin d’être positifs et adéquats. Nous avons été surpris de découvrir que la résilience peut servir de carburant ou d’amplificateur à des patrons de conduite problématiques : acceptation de l’inacceptable, passivité, insouciance, irresponsabilité, horizon limité, sentiment d’impuissance, pensée magique ; elle a aussi nourri des relents esclavagistes qui guident son comportement à son insu. Il est de première importance de s’en rendre compte. L’ignorance de cette perspective cachée de la résilience risque de dérouter les cliniciens et les éducateurs qui cherchent à comprendre l’homo haitianus.
