Vol. 9 n° 1 · Longread
L’avènement de l’Institut des Sciences, des Technologies et des Études Avancées d’Haïti (ISTEAH) en tant qu’institution d’enseignement supérieur en Haïti : regard épistémologique

À peine dix années d’existence et la jeune institution qu’est l’ISTEAH compte déjà à son actif 14 docteur.e.s.
1. INTRODUCTION
Le mois de septembre 2023 a amené le 10 anniversaire de l’Institut des Sciences, des Technologies et des Études Avancées d’Haïti (ISTEAH) en tant qu’institut d’enseignement supérieur en Haïti. En cette occasion, il m’a été demandé de réfléchir à un article scientifique non seulement pour marquer cet événement ô combien spécial, mais aussi pour mettre en évidence les contributions scientifiques des docteurs et doctorants de l’ISTEAH. Dans ce contexte, il m’a semblé tout à fait opportun d’analyser les différents travaux de recherche réalisés par les docteurs et les doctorants, et du coup, d’aborder la question de savoir ce que l’ISTEAH a ajouté au niveau initial des étudiants qu’il a accueillis.
L’ISTEAH a su, tout au long de notre étude doctorale, développer chez les étudiants, peut-être moins bien dotés au départ des meilleures chances de réussite, les connaissances et les capacités qui ont permis leur succès1. En effet, bon nombre de travaux de recherche ont été réalisés par les docteurs et doctorants. Il y en a qui mettent l’accent sur l’analyse des pratiques de gouvernance de proximité [1], sur les représentations sociales qu’ont les enseignants de leurs rôles dans l’éducation à la citoyenneté et l’analyse de leurs pratiques à l’école fondamentale en Haïti [2], l’analyse de supervision [3] ; tandis que d’autres font état de la démarche de gestion prévisionnelle des ressources humaines académiques dans les IES [4], la pertinence sociale des programmes de formation universitaire [5], alors que François et Jean Baptiste s’interrogent respectivement sur les facteurs susceptibles d’influencer l’intégration des TIC dans la formation technique et professionnelle [6] et sur les services éducatifs préscolaires [7]. Dans cette perspective, on peut déduire que la contribution de l’ISTEAH aux étudiants ou la valeur ajoutée de la formation s’apparente à cette valeur supplémentaire que l’institution a inculquée aux étudiants, grâce au dispositif de formation mise en place, sans lequel ces docteurs et doctorants ne seraient pas aussi performants.
À peine dix années d’existence et la jeune institution qu’est l’ISTEAH compte déjà à son actif 14 docteur.e.s. Comment a-t-elle pu réaliser cet exploit dans un environnement aussi hostile au savoir et à la science ? dans une société où les hors-normes font et deviennent les normes, où l’instruction a perdu son sens d’origine ou n’est plus ce qu’elle était, jadis, à l’école ? Autant de questions d’ordre épistémologique auxquelles les réponses peuvent paraître paradoxales. Notre propos n’a pas la prétention d’y répondre ; au contraire, il vise à expliquer la valeur ajoutée de la formation de haute qualité fournie par l’ISTEAH. Plus précisément, il cherche à répondre à la question suivante : Comment la formation universitaire reçue à l’ISTEAH contribuet-elle à créer chez les étudiants non seulement une accumulation peu commune de capital scientifique, mais aussi un déplacement dans leur champ social, tout en participant à jeter les bases d’une Haïti nouvelle Nous avons utilisé une méthodologie combinée en arrimant des entretiens exploratoires semi-dirigés organisés de manière informelle et par téléphone avec certains docteurs et l’analyse de dix de leurs thèses. Cet article comporte huit parties ; la première contextualise et pose la problématique ; la deuxième présente la formation académique du jeune chercheur. La troisième met en exergue le résumé de sa thèse de doctorat. La quatrième analyse son expérience professionnelle au regard de la formation reçue ; une cinquième partie montre de manière succincte la motivation des étudiants à entreprendre des études à l’ISTEAH. La sixième explique la valeur ajoutée de la formation doctorale de l’ISTEAH ; la septième essaie de comprendre le lien que cette formation a avec la nouvelle Haïti. Enfin, la dernière partie présente les différentes perspectives pour un changement durable. Mots clés : valeur ajoutée, capital scientifique, champ social, ségrégation scolaire, discrimination sociale, socialisation discriminative, rapports sociaux d’inégalité, reflet.
2. FORMATION ACADÉMIQUE
1.
Voir les programmes offerts à l'ISTEAH : http://www.isteah.edu.ht/index.php/ admission-inscription
Jacques ABRAHAM est un éducateur haïtien qui évolue dans les domaines des sciences de l’éducation et des sciences économiques.
Diplômé en sciences mathématiques et en sciences économiques de l’Université d’État d’Haïti (UEH), il a effectué des stages en didactique des mathématiques en France ; en éducation continue à Porto Rico ; en compétences pédagogiques des professeurs des universités haïtiennes, Association Catalane des Universités publiques, Barcelone, en Espagne ; l’Education Thematic Workshop on Promotion of Sustainable Livelihood, en Inde ; la Réunion technique sur la réforme de l’enseignement secondaire et le développement de l’enseignement technique et professionnel en Équateur ; Économie numérique à Séoul ; en plus d’une participation à la 36e session de la Commission économique pour l’Amérique latine et la Caraïbe (CEPAL) : Horizon 2030 : égalité au centre du développement durable, au Mexique. Il a présenté, en mai 2019, une conférence sur la ségrégation scolaire en tant qu’obstacle au bien-être scolaire au colloque de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (ACFAS). Il détient une maîtrise en International Community Economic Development du New Hampshire College et une maîtrise en Sciences de l’éducation de l’Université de Montréal. Il est détenteur d’un doctorat en Gestion des systèmes éducatifs de l’ISTEAH.
3. RÉSUMÉ DE LA THÈSE
Dans sa thèse, Jacques ABRAHAM a choisi la méthodologie mixte pour conduire sa recherche sur l’établissement d’un lien entre ségrégation scolaire et rapports sociaux d’inégalité, ce qui lui donne une double posture épistémologique. En voici le résumé [8]. En décembre 2018, le professeur Abraham a présenté sa thèse de doctorat sur l’établissement d’un lien entre ségrégation scolaire et rapports sociaux d’inégalité. Cette thèse simple remet en question le système éducatif haïtien au regard des rapports sociaux asymétriques dans la société. En effet, elle stipule que « la ségrégation scolaire constatée dans les écoles fondamentales du département de l’Ouest est un construit social indissociable des rapports sociaux d’inégalité, c’est-à-dire qu’elle est l’image superficielle qui reproduit fidèlement les rapports sociaux d’inégalité, dans le contexte scolaire haïtien 2 ». Dans l’introduction de sa thèse, l’auteur trace le portrait du système scolaire en s’appuyant sur plusieurs études relatives à la question de ségrégation dans les écoles pour justifier le choix de son sujet. Pour ce faire, il combine plusieurs approches théoriques (fonctionnaliste, conflictualiste, des choix rationnels, le structuralisme de Bourdieu et la théorie de la discontinuité culturelle) afin d’asseoir son cadre épistémologique et l’articulation entre son cadre théorique et conceptuel avec la problématique de la thèse. En Haïti, selon l’auteur, le système scolaire comporte plusieurs types d’écoles : une école de prestige, dont l’enseignement est de bonne qualité, mais réservé à une couche sociale favorisée de la société haïtienne ; et une école aux géométries variables : moins bonne qualité réservée aux groupes sociaux moyennement favorisés et qualité médiocre réservée à la masse des défavorisés. Ces deux 2.
Abraham, J. (2018), L’établissement d’un lien entre ségrégation scolaire et rapports sociaux d’inégalité. Port-au-Prince : Institut des Sciences, des Technologies et des Études Avancées d’Haïti. Thèse de doctorat.
derniers types d’écoles ont pour clientèle des élèves provenant des parents au statut social défavorisé et moins défavorisé. L’auteur met en relief trois grandes catégories sociales présentes dans l’ensemble du système scolaire haïtien : une catégorie sociale favorisée par la place que les parents occupent dans la société par rapport à leur statut socio-économique et socioprofessionnel, une catégorie sociale moins favorisée, et une autre défavorisée, composée de parents d’élèves de moindres ressources ou sans ressources pour placer leurs enfants dans des écoles où l’enseignement est de bonne qualité. D’où l’enjeu de la thèse. Certains chercheurs ont déjà exploré la question de la ségrégation scolaire, comme l’auteur l’a bien expliqué, mais selon l’angle de la ségrégation résidentielle, urbaine, ethnique, etc. Il choisit de faire le lien entre la ségrégation scolaire et les rapports sociaux d’inégalité. La thèse comporte six chapitres. Le chapitre 1 met l’accent sur la problématique du lien entre ségrégation scolaire et rapports sociaux d’inégalité dans des écoles fondamentales du département de l’Ouest, en passant en revue le contexte socio-économique inégalitaire, le contexte scolaire inégalitaire et différencié, la ségrégation scolaire en Haïti et sa mise en contexte historique, la ségrégation scolaire au sens d’exclusion, etc. La question de recherche est formulée ainsi : La ségrégation scolaire est-elle le reflet des rapports sociaux d’inégalité ? Le chapitre 2 porte sur la ségrégation scolaire et la structure sociale en Haïti à travers l’analyse d’études et de travaux. Le chapitre 3 présente le cadre théorique et la définition des concepts de la thèse. L’auteur aborde l’analyse sociologique de la ségrégation scolaire : la ségrégation scolaire et le courant fonctionnaliste, et la ségrégation scolaire et le courant conflictualiste. Le chapitre 4 traite de la méthodologie de la recherche. La recherche a utilisé une méthodologie mixte, ce qui constitue une originalité dans ce type de recherche où on recourt plus fréquemment à la recherche qualitative seulement. Selon l’auteur, les deux approches (quantitative et qualitative) sont combinées de manière séquentielle et les résultats ont été mis à contribution pour répondre aux objectifs afin de comprendre et d’expliquer les dynamiques de la ségrégation scolaire ainsi que les mécanismes par lesquels se reflètent les rapports sociaux d’inégalité dans l’école haïtienne [8, p. 96]. Le chapitre 5 présente et analyse les résultats. Les résultats touchent les 13 établissements participant à la recherche. Ils sont présentés d’abord sous l’angle et l’analyse quantitatifs, puis sous l’angle et l’analyse qualitatifs. Le chapitre 6 soumet la discussion et la conclusion. Bien au-delà du cercle restreint des spécialistes en éducation, les analyses du professeur Abraham ont fait émerger des débats passionnés sur l’école en Haïti. Car la ségrégation scolaire demeure un fait patent aujourd’hui dans les salles de classe. La thèse du professeur Abraham révèle qu’il ne suffit pas d’agir sur l’école seulement pour la changer, mais qu’il faut aussi modifier les rapports sociaux d’inégalité.
4. EXPÉRIENCE PROFESSIONNELLE
L’expérience professionnelle de Jacques ABRAHAM met en évidence non seulement une accumulation peu commune de capital scientifique et social, mais aussi un déplacement dans son champ social, ce que démontrent bien le profil des postes et des fonctions qu’il a occupés, ses recherches et ses publications.
4.1 Profil des postes occupés
Professeur de mathématiques auprès d’élèves socio-économiquement défavorisés au Lycée Daniel Fignolé, Jacques ABRAHAM a été nommé directeur à l’enseignement secondaire en 1998. À partir de 2002, il devient titulaire de la chaire de mathématiques appliquées à l’économie à la Faculté de Droit et des Sciences Économiques de Port-au-Prince. Il rejoint la Faculté des Sciences de l’Éducation de l’Université Publique du Sud-Est (UPSEJ) à Jacmel comme doyen. Puis en 2013, il quitte cette université pour accéder au poste de doyen de la Faculté de Droit et des Sciences Économiques de l’Université d’État d’Haïti. Il devient, en 2019, directeur des Affaires académiques de l’ISTEAH.
4.2 Recherches et publications
Jacques ABRAHAM a fait son premier travail de recherche-action sur l’adaptation de la pédagogie de la maîtrise pour l’amélioration de l’enseignement des maths au lycée Daniel Fignolé, en 1993, à l’Université de Montréal/École Normale Supérieure, dans le cadre de sa maîtrise en éducation. Puis, il a conduit une étude pour le Ministère de l’Éducation Nationale, de la Jeunesse et des Sports, en 2001, auprès de l’UNESCO sur le thème « Jeunes et Formation alternative »3. Il a publié plusieurs articles : • La question du plafond monétaire (Revue Association Haïtienne des Économistes, PNUD/AHE, 2001) • L’apprentissage au cœur d’un nouveau contrat social en Haïti (Le Nouvelliste, 1995) • Quel enseignement des math. au secondaire ? (Le Nouvelliste, 2000) • Le baccalauréat haïtien ou la violence symbolique en Haïti (Le Nouvelliste, 1995) • La réforme de l’UEH, une préoccupation actuelle (Revue de droit et d’économie, janvier-juin 2004) • Refonder la relation État/UEH (Le Nouvelliste, 2003) • Petites et moyennes entreprises en Haïti : quelques considérations stratégiques (Le Nouvelliste, 2006) • Segregation in basic school in HAITI, reflecting the social relations of inequality (Universal Journal of Educational Research 7(8), 1772-1786, 2019. DOI : 10.13189/ujer.2019.070816) • L’école haïtienne à l’épreuve de la pandémie : le cri des élèves (Le Nouvelliste, septembre 2020) • Dynamique et mécanismes de ségrégation scolaire en Haïti (Haïti Perspectives, 2020) • L’école haïtienne et la question du bien-être scolaire (Le Nouvelliste, octobre 2020)
En outre, le professeur Abraham a publié bon nombre d’ouvrages : • L’école haïtienne, entre ségrégation et rapports sociaux d’inégalité (L’Harmattan, 2020) • Étude sur les comportements et les stratégies de prévention et de réponses des populations face au risque décès et sur leurs attentes en rapport avec la promotion d’un système d’assurance vie (MPCE/PNUD/BIT HAI.01.001, 2003) • Synthèse de l’étude « Travail domestique des enfants et travail des enfants domestiques : Résidence, placement et domesticité (P.260.06.233.050/36079/1717, BIT, 2003) • Manuel de mathématiques appliquées à l’économie et à l’administration (PressMart Imprimerie, 2004) • Comprendre l’activité économique (Presses de l’Université Valparaiso, 2007) • Lien entre ségrégation scolaire et rapports sociaux d’inégalité (ISTEAH, 2018, thèse de doctorat) • Gouvernance du système éducatif et degré d’autonomie des écoles non publiques (rapport d’enquête soumis à la Banque mondiale, 2021)
5. MOTIVATION À ENTREPRENDRE DES ÉTUDES À L’ISTEAH
L’intérêt de Jacques ABRAHAM pour des études doctorales à l’ISTEAH apparaît au début des années 2010-2012 alors que l’idée de faire une thèse lui trottait dans la tête et que le besoin de s’adonner à la recherche se faisait sentir, en Haïti, par l’absence d’une bonne école doctorale. Il existait pendant cette période une école doctorale à l’UEH, mais elle était à l’état embryonnaire. À l’instar d’autres professionnels et d’autres étudiants, il constatait ce besoin de recherche scientifique dans son pays. En 2013, comme par hasard, l’ISTEAH vient de prendre naissance avec pour objectif principal de « contribuer à la formation au pays même de chercheurs et de professionnels de haut calibre pour assurer le développement local, national et régional en offrant des formations diplômantes de niveau maîtrise et doctorat essentiellement4 ». Par cet objectif, cette institution se présente comme une option particulière de formation (à distance, en ligne et en présentiel) et semble être le témoin novateur d’un besoin de recherche scientifique. Il n’est pas surprenant qu’elle partage aussi les mêmes problèmes avec Jacques ABRAHAM, l’envie d’organiser et de réaliser des recherches scientifiques en Haïti. En effet, l’absence d’une école doctorale répondant à ses préoccupations se faisait sentir. Les cours et les programmes tels que conçus par l’ISTEAH allaient le prouver et ont longtemps été un sujet de préoccupation majeur en Haïti. L’institution vient offrir en Haïti des programmes qui évitent de se déplacer vers un autre pays et des cours autorythmés où chacun peut s’inscrire et évoluer à son propre rythme tout en respectant les délais.
4. 3.
Abraham, J (2001), Jeunes et Formation alternative, UNESCO, Port au prince
Voir le document de manifestation d’intérêt pour la sélection d’un consultant en vue d’appuyer le pilotage, et la coordination et la mise en place de la réforme curriculaire, janvier 2018 : www.isteah.edu.ht
La formation à l’ISTEAH touche l’ensemble du domaine des formations à distance, en présentiel et en ligne (en plus synchrone et asynchrone). Il s’agissait d’une institution à contre-courant qui remettait en cause les conséquences ignorées et niées de notre système éducatif au lieu de célébrer notre retard en matière de recherche scientifique. La plupart des contributions de l’ISTEAH gravitaient autour de la question de savoir dans quelle mesure il peut contribuer à doter le pays de 1000 scientifiques. Cette noble finalité combinée aux objectifs de chercheur de Jacques ABRAHAM constitue sa principale motivation au point où rédiger sa thèse et s’adonner à la recherche sont devenus ses deux priorités de l’heure à l’époque. En conclusion, réaliser sa thèse lui a permis de construire son expertise et, du coup, de donner du sens à tout ce qu’il savait faire, et il aura surtout contribué au progrès scientifique proposé par l’ISTEAH en dotant le pays des scientifiques. Le phénomène atteint un ordre de grandeur jamais égalé auparavant en Haïti.
6. VALEUR AJOUTÉE DE LA FORMATION DOCTORALE À L’ISTEAH
Notre questionnement, dans cette partie du travail, porte essentiellement sur les effets produits par la formation proposée aux doctorants à l’ISTEAH. Cela revient à demander comment on peut apprécier la contribution de l’ISTEAH aux étudiants ou la valeur ajoutée de cette institution de formation. Ou la question est-elle de savoir comment évaluer l’action propre de l’ISTEAH, ce qu’il a vraiment ajouté au niveau initial des étudiants qu’il a reçus ? Quels sont les indicateurs nous permettant d’apprécier la valeur ajoutée de la formation doctorale à l’ISTEAH ? Doit-on privilégier l’obtention du doctorat ou valoriser le fait de pouvoir effectuer tout son parcours doctoral à l’ISTEAH ? La littérature scientifique ne s’entend pas toujours sur la question d’évaluer la valeur ajoutée de la formation d’une institution. Certaines études lient la valeur ajoutée à la question de « l’accès à l’emploi dans l’optique d’estimer des sorties positives5 ». D’autres auteurs, comme Tanguy [9], en se référant au paradigme adéquationniste et à la théorie du capital humain, ambitionnent de mesurer la congruence entre la nature des connaissances acquises en formation et celles requises dans l’emploi [9]. Dans la foulée de ces contrastes et réflexions diverses, il semble que les critères d’évaluation divergent d’un auteur à l’autre, d’une institution et/ou d’une théorie à l’autre. Le ministère français de l’Éducation, de la Jeunesse et des Sports, en effet, a retenu quatre critères pour apprécier les bons résultats d’une institution [10] : • le taux de réussite au diplôme national du brevet (DNB) ; • la note moyenne aux épreuves écrites du DNB ; • le taux d’accès de la 6e à la 3e ; • la part d’élèves présents au DNB. Cette façon de faire est non seulement en contradiction avec les études précitées mais ne correspond pas du tout à la problématique de la valeur ajoutée de la formation institutionnelle à l’université. En outre, 5.
Rapport annuel portant sur l’usage des fonds de la formation professionnelle et du conseil en évolution professionnelle (s.d.) : évaluer la valeur ajoutée d’une formation ou d’un accompagnement, un exercice nécessaire et exigeant, p. 4.
ces études ne prennent en compte que des critères quantitatifs pour apprécier la valeur ajoutée ou les bons résultats d’une institution. Contrairement aux études précitées, plusieurs autres études convergent pour prendre en compte les variables qualitatives. À notre connaissance, il n’existe pas encore d’indicateurs construits à l’ISTEAH nous permettant d’apprécier ses bons résultats ; en conséquence, nous prenons le contrepied de certaines études qui ne prennent pas en compte la variété des types de formation et la pluralité de leurs objectifs à l’ISTEAH, tout en posant la question du transfert des acquis dont bon nombre de docteurs de cette institution font montre en situation de travail. Nous pensons, comme certains auteurs, qu’il existe un ensemble de facteurs exogènes de nature individuelle ou liés à l’environnement économique et professionnel en Haïti qui jouent également un rôle considérable sur les effets observables à la sortie de la formation à l’ISTEAH. Parmi ces facteurs, nous pouvons citer la qualité des résultats scientifiques des docteurs produits par l’institution, la façon de former à l’ISTEAH et les méthodes pédagogiques employées (présentiel, formation à distance [synchrone et asynchrone], actions de formation en situation de travail, digitalisation/hybridation), qui peuvent être considérées comme des éléments de valeur ajoutée de la formation à l’ISTEAH. Par ailleurs, l’ISTEAH ouvre le champ des possibles des étudiants et accroît leurs capacités à s’auto-orienter tout au long de leur vie professionnelle par, d’une part, la valorisation des compétences scientifiques en éducation, particulièrement la gestion des systèmes éducatifs, et d’autre part, nos activités de recherche lors de la rédaction de notre thèse de doctorat qui nous ont doté des compétences en communication linguistique, des compétences relationnelles, de management, de gestion des projets, d’adaptation et d’innovation. Au cours des dix dernières années, différents types d’éléments ont confirmé que les docteurs et doctorants de l’ISTEAH considèrent la formation reçue comme utile : évaluation à chaud par questionnaires, retours de mails auprès des formateurs pendant le doctorat, la soutenance de leur thèse, les principaux résultats et le caractère pragmatique de leur recherche. En d’autres termes, même si nous ne disposons pas d’indicateurs de valeur ajoutée nous permettant d’évaluer quantitativement la contribution de l’institution aux connaissances initiales des étudiants, sur la base des entretiens exploratoires informels menés par téléphone avec dix docteurs, nous disposons d’informations relatant que parmi les docteurs de l’ISTEAH, bon nombre d’entre eux occupent des postes à haut niveau de qualification directement liés à leur recherche. Certains occupent des postes de management au Ministère de l’éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP), d’autres ont des postes de vice-recteurs et un petit groupe sont enseignants-chercheurs. Pour répondre à la question qui oriente cet article, à savoir comment la formation universitaire reçue à l’ISTEAH contribue à créer chez les étudiants non seulement une accumulation peu commune de capital scientifique, mais aussi un déplacement dans leur champ social tout en participant à jeter les bases d’une Haïti nouvelle, nous affirmons qu’il va sans dire que la formation doctorale à l’ISTEAH a un impact considérable sur nous, docteurs, en tant que jeunes chercheurs bénéficiaires directs et qu’elle va influencer de manière indirecte le comportement de tous ceux qui sont autour de nous. Bref, l’institution nous a apporté les connaissances et les capacités qui nous ont permis
d’être autonomes pour fournir nos services à la communauté haïtienne et la transformer par notre nouvelle façon de voir et de construire. Pour conclure cette partie de l’article, je reprends à mon compte cette citation de Biaudet et Wittorski [11] : « il semble acquis, aujourd’hui, dans les discours sociaux relatifs au doctorat que la formation à et par la recherche permet de développer un large éventuel de compétences, toutes disciplines confondues6. » L’ISTEAH l’avait compris et l’a accompli.
7. LIEN DE CETTE FORMATION AVEC UNE HAÏTI NOUVELLE
L’ISTEAH forme non seulement de meilleurs chercheurs et enseignants-chercheurs, mais aussi des professionnels scientifiques de haut calibre pour l’ensemble du secteur socio-économique. Néanmoins, certains observateurs avisés se posent la question de savoir comment cette formation nous a préparé à mieux servir Haïti et à travailler plus efficacement à son progrès. On n’a pas tort d’avancer que l’institution utilise une stratégie qui ne peut que favoriser l’insertion professionnelle de ses diplômés et, de cet état de fait, contribue au dynamisme économique et social d’Haïti. Presque tous les 14 docteurs incorporent7, à travers l’ISTEAH et dans un processus de déconstruction et de construction, un ensemble de manières de penser, d’agir qui se révèlent durables pour transformer leur communauté. C’est dire que la formation doctorale reçue à l’ISTEAH permet d’agir sur Haïti par une nouvelle façon de penser, de voir et de comprendre. Les activités de formation permettent de développer des compétences et des connaissances utiles pour la mobilisation et le développement du pays. Et, de surcroît, les activités de recherche à l’ISTEAH sont orientées vers la résolution des problèmes de notre pays (Haïti), selon une approche multidisciplinaire et holistique, comme nous l’avons déjà implicitement souligné dans notre analyse. Les docteurs réalisent leurs thèses sur des problèmes qui affectent le pays. Dans ce sens, les résultats trouvés par les différents docteurs de l’ISTEAH constituent de véritables sources de valeur ajoutée qu’on peut mettre à profit dans le système éducatif ou la société haïtienne dans son ensemble si on veut construire cette Haïti nouvelle. L’ISTEAH doit s’enorgueillir de pouvoir compter sur la contribution de ses docteurs et doctorants dans l’innovation et la diffusion de connaissances pour un développement durable en Haïti.
8. PERSPECTIVES POUR UN CHANGEMENT DURABLE
Cet article a tenté de répondre à la question à savoir comment la formation universitaire reçue à l’ISTEAH contribue à créer chez les étudiants non seulement une accumulation peu commune de capital scientifique, mais aussi un déplacement dans leur champ 6.
Durette, Fournier et Lafond, 2012 ; Poulain, 2011 ; Vitae, 2011, cités dans Biaudet, P. et Wittorski, R. (2015). Professionnalisation des doctorats : influence des formations complémentaires sur le développement des compétences et le positionnement professionnel, Les dossiers des sciences de l’éducation, no 34, p. 91-119.
Selon le concept ‘habitus’ de Pierre Bourdieu, ISTEAH permet aux docteurs et doctorants d’incorporer des façons de faire, de se construire, de penser et de comprendre qui sont durables et génératrices de changements et de comportements
social, tout en participant à jeter les bases d’une Haïti nouvelle. Ce faisant, il a fait ressortir les différentes contributions de l’institution à la formation des docteurs en Haïti. Il ne fait aucun doute que la formation doctorale ne peut être que bénéfique pour le pays. En matière de perspectives, si l’institution trouve de bons financements auprès d’organismes qui croient qu’on peut tout changer par l’éducation en tant que base de création du monde, et que l’ISTEAH continue de former des scientifiques qui font des recherches sur les problèmes fondamentaux du pays, on peut espérer un changement durable pour les générations à venir. Toutefois, Haïti ne concrétisera pas sa vision du changement durable – qui consiste à bien vivre ensemble, dans les limites de notre territoire – en continuant de promouvoir la ségrégation scolaire et les inégalités socio-économiques, mais en s’efforçant de gérer les impacts des rapports sociaux asymétriques et en démocratisant la recherche scientifique.
BIBLIOGRAPHIE
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