L’Institut des Sciences, des Technologies et des Études Avancées d'Haïti (ISTEAH) a vu le jour le 14 janvier 2013. L’aventure a débuté le 20 janvier 2010 lorsque – 10 jours après le terrible séisme qui a frappé durement le département de l’Ouest d’Haïti en y causant des dégâts humains et matériels sans précédent – une vingtaine de personnes se sont réunies à Polytechnique Montréal pour fonder le Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle : le GRAHN. Devant l’engouement manifesté par des personnes d’autres pays, nous avons eu l’idée d’étendre la portée géographique du mouvement en créant GRAHN-Monde. Aujourd’hui, le GRAHN dispose de branches dans cinq pays : Canada, États-Unis, France, Haïti et Suisse. GRAHN-Monde, c’est aussi près d’une vingtaine de chapitres éparpillés dans autant de villes ou régions, de Port-auPrince au Cap-Haïtien, en passant par Boston, Montréal, Ottawa/ Gatineau, Québec, Trois-Rivières, Genève et Paris. C’est enfin plus de 400 membres réguliers, incluant 12 membres institutionnels, auxquels s’ajoutent plus de 4000 sympathisants à travers le monde. Dans cet éditorial, nous retraçons la trajectoire unique de cet établissement universitaire innovant, qui se distingue par son modèle d’enseignement hybride alliant le présentiel et le distanciel, par son fort ancrage dans la recherche et la formation liée à la recherche, ainsi que par son engagement en faveur de la décentralisation du pays et de l’équité géographique.

L’EXCELLENCE AU SERVICE DU BIEN COMMUN L’une des plus grandes réalisations du GRAHN demeure la création, en 2013, de l’Institut des Sciences, des Technologies et des Études Avancées d'Haïti (ISTEAH). Le but poursuivi est de contribuer significativement à la formation au pays même de chercheurs et de professionnels de haut calibre pour assurer le développement local, national et régional. L’ISTEAH vise principalement le renforcement des capacités scientifiques des universités haïtiennes, particulièrement celles des régions souvent confrontées à des problèmes de pénurie de compétences pour assurer la formation au premier cycle universitaire. Nous nous sommes souvent fait demander pourquoi nous avons fait le choix de former principalement des personnes aux cycles supérieurs. N’est-ce pas de l’élitisme ? Cette question est très pertinente et mérite une réponse appropriée. Selon des chiffres de la Banque mondiale rapportés dans le quotidien The New York Times,

Haïti est le plus grand exportateur de talents au monde. Qu’est-ce que cela signifie ? Si on considère les pays qui ont une population de plus de 5 millions d’habitants (Haïti en a 12 millions environ), dans 10 d’entre eux, la plupart des citoyens possédant un diplôme d’études postsecondaires vivent à l’étranger. Haïti se trouve au sommet de ce palmarès avec 84 % de ses diplômés postsecondaires menant leur vie hors du pays. Elle est suivie par le Ghana avec 47 %, soit 37 points d’écart entre le premier et le deuxième exportateur de talents au monde. Pris deux à deux, les huit autres pays ont des écarts variant de 1 à 3 points de pourcentage. Pourquoi Haïti est-elle dans cette situation catastrophique? En essayant de comprendre le processus migratoire qui se pratique en Haïti depuis les 70 dernières années, nous décelons une motivation fondée sur la recherche d’une bonne et haute éducation. En effet, les parents haïtiens, où qu’ils vivent sur le territoire, soucieux de fournir la meilleure éducation possible à leurs enfants, s’efforcent d’envoyer ces derniers dans les grandes villes où se trouvent les meilleures écoles et les meilleures universités. Il s’agit donc d’un processus migratoire guidé par le besoin d’éducation et des opportunités qui viennent avec elle. Partant de ce constat, nous sommes arrivés à la conclusion que plus nous développerons une offre éducationnelle de proximité et de qualité dans toutes les régions du pays, même dans les sections communales, plus longtemps nous garderons nos jeunes – forces vives de la nation – dans leurs régions respectives, avec un meilleur ancrage dans leur milieu, un plus fort sentiment d’appartenance et une meilleure sauvegarde des cerveaux dans leurs lieux d’origine. D’où l’idée de répartir l’ISTEAH sur l’ensemble du territoire dans une démarche d’équité territoriale et de promotion du bien commun à travers tout le pays. Notre objectif est donc de mobiliser, grâce à la technologie, des professeurs de renom issus des meilleures universités au monde pour former, au plus haut niveau, les futurs leaders du pays en vue de pallier la fuite des talents, sachant que 84 % de nos compétences résident actuellement à l’étranger. Il ne s’agit pas de former des individualistes et des ayants droit étant d’éternels boursiers, mais des professionnels à la fois compétents, intègres et patriotes qui ne chercheront pas à s’enrichir aux dépens de l’État et de la société, qui ne tenteront pas de vendre le pays pour un plat de lentilles au premier venu, et qui assumeront leur responsabilité de travailler d’arrache-pied à la réduction des inégalités de toutes

sortes auxquelles le pays fait face. D’où la devise de l’ISTEAH : l’excellence au service du bien commun !

Belgique, des États-Unis, de la France, d’Haïti, du Maroc, du Mexique, du Sénégal et de la Suisse. Il est géré par plus de 15 administrateurs bénévoles auxquels se joignent 62 employés à temps plein.

L’UNIVERSITÉ DE LA NOUVELLE HAÏTI

La communauté étudiante de l’ISTEAH est constituée de plus de 600 étudiants aux cycles supérieurs répartis comme suit : 25 % au doctorat (Ph. D.), 60 % à la maîtrise et 15 % au diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS). Au niveau du premier cycle, on retrouve plus de 150 étudiants inscrits en diplôme universitaire technologique (DUT), en licence en sciences (biologie, chimie, mathématiques, physique, statistique), en diplôme d’ingénieur civil et d’ingénieur informatique.

Après plus de 10 ans d’opération, l’ISTEAH a cru opportun de consolider ses acquis et de se projeter dans l’avenir en lançant ce que nous avons appelé « L’ISTEAH 2.0 ». L’ISTEAH a été créé par le GRAHN pour promouvoir l’idéal d’une Haïti nouvelle axée sur le progrès social, le développement économique durable, la création et le partage de la richesse, le parti pris pour la science et la démocratie, la quête permanente de la justice sociale, l’égalité femmes-hommes. L’ISTEAH 2.0 s’inscrit résolument dans cette dynamique qui demeure sa raison d’être. C’est donc l’Université de la nouvelle Haïti, avec trois principales caractéristiques : une université technologique, une université internationale, une université entrepreneuriale. Une université technologique, nous en sommes déjà une, mais nous allons renforcer cette dimension. Dans cette optique, nous demeurons à l’affût des toutes dernières technologies de communication et de téléapprentissage. Nous allons également enrichir notre offre de formation, notamment en développant l’École de médecine et des sciences de la santé et la télémédecine. Une université internationale, nous en sommes déjà une, par notre corps professoral, notre haute direction et notre réseau de partenaires parmi lesquels se trouvent plusieurs universités étrangères : Polytechnique Montréal, Université de Montréal, HEC Montréal, Université du Québec à Montréal, Université du Québec à TroisRivières, Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, University of British Columbia, Université de Strasbourg, École centrale de Lyon, INSA de Lyon, École polytechnique fédérale de Lausanne, Darmouth College, etc. Nous avons aussi des ententes de partenariat avec AMMA Canada, le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada, L’Oréal Canada, IVADO et l’UNESCO. Nous accueillons présentement des étudiantes et étudiants vivant à l’extérieur du territoire haïtien. Nous demeurons en quête d’opportunités de stages internationaux de recherche pour nos étudiants et professeurs réguliers à temps plein. Nous allons accentuer la participation de nos professeurs à des projets de recherche internationaux. Une université entrepreneuriale, nous en sommes déjà une, par les entreprises que nous créons dans la Cité du savoir. En effet, comme extension de l’ISTEAH, GRAHN-Monde a lancé en 2016, à Génipailler, troisième section communale de Milot, le projet de Pôle d’innovation du Grand Nord : PIGraN – Cité du savoir. Il s’agit d’une initiative très ambitieuse qui combine des activités de recherche, d’innovation, d’entrepreneuriat et de développement économique pour ainsi créer de la richesse et lutter contre la pauvreté. Nous allons accélérer le processus de création d’entreprises dans le cadre de ce pôle d’innovation, afin de générer des emplois pour les diplômés, en faire des entrepreneurs, et ainsi combattre la pauvreté.

LE BILAN QUANTITATIF Aujourd’hui, l’ISTEAH est présent dans neuf départements du pays : Artibonite, Centre, Grand’Anse, Nord, Nord-Est, Nord’Ouest, Ouest, Sud et Sud-Est. Il ne nous reste que les Nippes à couvrir pour desservir les 10 départements du pays. L’ISTEAH regroupe plus de 200 professeurs venant du Québec, du reste du Canada, de la

L’ISTEAH regroupe sept écoles facultaires : l’École d’ingénierie ; l’École de médecine et des sciences de la santé ; l’École des sciences ; l’École des sciences de l’agriculture, de l’alimentation et de l’environnement ; l’École des sciences de l’éducation et de la formation professionnelle ; l’École des sciences juridiques ; l’École supérieure des affaires et de l’entrepreneuriat. Chacune de ces écoles est dirigée par une directrice ou un directeur qui est l’équivalent d’une doyenne ou d’un doyen de faculté : • Dr Musandji Fuamba, ing., Ph. D., directeur de l’École d’ingénierie ; • Dr Harold Prévil, MD, M. Sc., directeur de l’École de médecine et des sciences de la santé ; • Dr Daniel Coulombe, Ph. D., directeur de l’École des sciences ; • Dr Carlo Prévil, Ph. D., directeur de l’École des sciences de l’agriculture, de l’alimentation et de l’environnement ; • Dr Etzer France, Ph. D., directeur de l’École des sciences de l’éducation et de la formation professionnelle ; • Dr Mulry Mondélice, docteur en droit, directeur de l’École des sciences juridiques ; • Dr Philippe Régnier, Ph. D. directeur de l’École supérieure des affaires et de l’entrepreneuriat. L’ISTEAH héberge aussi cinq centres de recherche et une chaire en commercialisation des produits agricoles. De plus, on y trouve la première chaire que l’UNESCO a octroyée en Haïti : la Chaire UNESCO Femmes et Sciences pour le Développement. L’ISTEAH œuvre dans 15 champs d’études allant des sciences de l’éducation à l’ingénierie en passant par les sciences de la gestion et les sciences de la santé. Il offre plus de 100 grades dans plus de 40 spécialités différentes. Jusqu’à présent, l’ISTEAH a délivré près de 300 diplômes aux trois cycles d’études.

LE BILAN QUALITATIF Du point de vue qualitatif, la plus grande réalisation de l’ISTEAH, celle qui est la plus durable, c’est d’avoir réussi à former et à constituer un réseau de professionnels bien placés dans tous les rouages administratifs de l’État et dans toutes les sphères d’activité de la société haïtienne, avec une mission assumée de contribuer au relèvement du pays, à l’instauration de l’État de droit et à la bonne gouvernance. La création de l’ISTEAH marque une innovation majeure en tant que premier établissement universitaire haïtien dédié principalement

à la formation aux cycles supérieurs, accessible sur l’ensemble du territoire haïtien. Avant l’ISTEAH, il fallait, pour poursuivre des études supérieures dans la plupart des domaines, quitter sa région, voire s’expatrier. L’ISTEAH répond ainsi à un besoin crucial de développement des régions et du pays dans son ensemble, en s’implantant dans une dizaine de villes et sections communales du pays et en renforçant l’accès à l’éducation de haut niveau sur tout le territoire. La Chaire UNESCO Femmes et Sciences pour le Développement répond à une nécessité, celle de doter le pays d’institutions de réflexion et d’action sur la cause des femmes et des filles. Son utilité réside dans le rôle déterminant qu’elle est en train de jouer au pays dans la promotion des carrières scientifiques auprès des jeunes filles et des femmes. L’obtention de stages internationaux de recherche dans des universités canadiennes pour nos étudiants à la maîtrise et au doctorat dans le cadre du Programme des Futurs Leaders d’Amérique (PFLA) est un résultat novateur, en ce sens que c’est la première fois que des étudiants d’Haïti participent à un tel programme financé par Affaires mondiales Canada, à travers le Bureau canadien de l’éducation internationale (BCEI). Il s’agit d’un atout du fait que le PFLA constitue une excellente opportunité pour les étudiants de l’ISTEAH d’être exposés à une culture scientifique différente en fréquentant des laboratoires de recherche et d’autres étudiants, ce qui facilite le partage mutuellement enrichissant de leur vision du monde et des pratiques de recherche. La création des centres de recherche et de la chaire en commercialisation des produits agricoles sont des résultats avant-gardistes dans le milieu universitaire haïtien. Ils constituent le creuset de la formation de professionnels et de scientifiques dans des domaines où le pays affiche une carence notoire.

EN CONCLUSION Comment se définit cette Haïti nouvelle dont nous avons fait notre idéal et le moteur de notre action ? Très concrètement, cette Haïti nouvelle que nous désirons serait une société démocratique, ouverte, plus inclusive, moins inégalitaire, fondée sur le droit, la solidarité, le partage, l’éducation, le culte du bien commun et la conscience environnementale. Malgré le désespoir qui anime la grande majorité des Haïtiennes et des Haïtiens et l’incrédulité des pays dits amis d’Haïti, cet idéal demeure réalisable si Haïti réussit à retrouver son chemin, celui de la stabilité politique, de la raison soutenue par un certain pragmatisme, du patriotisme non démagogique, de la responsabilité citoyenne et étatique à tous les niveaux de l’organisation sociale, de l’engagement réel envers le bien commun et l’intérêt général. Voilà donc, réaffirmé en des termes plus perspectifs, le travail énorme qu’a accompli le duo GRAHN-ISTEAH, avec des moyens très réduits, depuis l’année 2010 pour le GRAHN et 2013 pour l’ISTEAH. Il s’agit d’un ensemble d’actions vigoureuses et porteuses d’espoir menées sans relâche, malgré une conjoncture sociopolitique qui en a amené plusieurs à jeter l’éponge, à renoncer au combat considéré comme déjà perdu, à désespérer du pays qui semble ne plus avoir d’avenir, à croire même que le pays pourra disparaître. Tout en comprenant le pessimisme de ces compatriotes, nous ne partageons pas ce défaitisme. Cet éditorial a pour but de l’affirmer haut et fort, d’entretenir l’espoir. Haïti doit tracer son propre chemin, et la formation d’une élite responsable, intègre, patriote, imprégnée de l’esprit scientifique constitue une condition essentielle pour y parvenir. Haïti doit trouver sa voie !

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